Non, le concept de souveraineté n’a aucun sens – Partie II

Ou de l’importance du bien commun dans une société

Cet article est la deuxième partie de ma réponse au très bon podcast d’Emilien et Elodie en compagnie de Paul Melun sur le sujet du souverainisme. Si la lecture de la première partie n’est pas obligatoire pour comprendre cet article, je vous encourage cependant à (re)lire la première partie, puisque de nombreux thèmes développés ici y sont définis. L’analyse avancée ici s’appuie en partie sur l’ouvrage « Souveraineté et Désordre Politique » de Guilhem Golfin, dont je ne peux que vous recommander la lecture. J’ai tout fait pour vulgariser les concepts politiques abordés ici, de manière à ce qu’ils soient à la portée du plus grand nombre.

Maxime Feyssac

La dernière fois nous avions vu pourquoi le principe de souveraineté tel qu’imaginé par Bodin, et le souverainisme moderne de manière générale, était une impasse intellectuelle qui ne nous permettrait pas de sortir de notre crise politique et sociale actuelle. J’avais évoqué brièvement le fait que la pensée souverainiste comme exaltation de l’Etat-Nation (coucou Zemmour) n’était qu’une construction intellectuelle artificielle au service de ce qu’on appelle le matérialisme ; même matérialisme qui est à l’origine de notre perte de repères moraux.

Alors on va partir sur des bases communes : qu’est-ce que le matérialisme ? Le matérialisme est un système philosophique qui soutient non seulement que toute chose est composée de matière mais que, fondamentalement, tout phénomène résulte d’interactions matérielles. En gros : nous ne sommes que des atomes en mouvement dans un univers infini, il n’existe pas de règles morales supérieures, et c’est à l’Homme de se fixer ses propres règles de conduite de vie en société. C’est ce qu’on peut appeler un relativisme moral.

En quoi la théorie de Bodin est-elle au service de ce relativisme moral ? Tout d’abord car il abandonne le principe de bien commun (tel que décrit par Aristote, Saint Thomas d’Aquin ou encore Saint Augustin) qui faisait jusque-là office de règle morale supérieure, d’autorité supérieure à celle des gouvernants, et il se tourne vers une anthropologie individualiste. Au lieu d’une règle morale supérieure qui surplomberait les Hommes, mais aussi leurs gouvernants (que ce soit des Empereurs, des Rois ou des Présidents), il présente une seule règle : la loi du plus fort. Le pouvoir est légitime car il arrive à s’imposer, et non car il suit une ligne morale particulière. Il s’agit là d’une rupture philosophique et civilisationnelle extrême, dont nous ressentons encore les effets aujourd’hui.

Cette conception du pouvoir et de l’autorité alimente donc l’individualisme, soit une vision d’un homme qui serait en permanence à la recherche de son seul intérêt particulier. Et comment se manifeste cet individualisme dans notre conception moderne de la politique (attention flashback des cours de Français de 1 ère ) : à travers la théorie du contrat social, qui stipule que les hommes à l’état de nature ne sont pas sociaux, et ne se sont réunis que par intérêt matériel (vivre à plusieurs est plus confortable que vivre seul) ; c’est notamment la théorie défendue par Jean-Jacques Rousseau. Pour faire simple : nous vivons ensemble seulement car cela nous apporte un bonheur matériel plus grand que vivre seul. C’est un simple calcul d’intérêt. Sauf que cette théorie (qui nous réduit à l’état de consommateurs égoïstes et solitaires) ne s’appuie sur aucun fondement scientifique. Mais alors aucun.

Problème : toute notre pensée politique moderne repose sur le postulat de ce contrat social. Et cette conception va à l’inverse de la conception qu’avaient nos ancêtres de la politique. La politique, pour eux, reposait sur cette idée avancée par Aristote que l’Homme est un animal social et politique par nature, et qu’il ne saurait vivre seul. Il a, et a toujours eu, besoin de ses semblables, sur le plan matériel mais surtout sur le plan moral (chacun recherche le bien, mais ce n’est qu’ensemble que nous pouvons découvrir ce qu’est véritablement le bien, le bien commun, fruit d’un amour commun). C’est ce qu’écrit Saint Augustin dans La Cité de Dieu lorsqu’il définit ce qu’est un peuple : « Un groupe d’êtres raisonnables, unis entre eux parce qu’ils aiment les mêmes choses ». Il faut le voir de cette façon : seul, vous pouvez bien sûr vous approcher du bien ; après tout, ce n’est pas car vous êtes seul que vous êtes un monstre. Mais c’est seulement en découvrant vos semblables et la multitude des qualités de l’Homme que vous pouvez, ensemble, vous approcher du bien commun.

En ce sens, le bien commun, qui parait si dur à définir, n’est rien d’autre que « l’ensemble des choses qui forment une culture commune et qui sont aimées de concert par tous ceux qui participent à cette culture, lorsque celle-ci est droite, c’est-à-dire lorsqu’elle est composée de réalités qui conduisent l’homme à la vertu » (G.Golfin, “Souveraineté et désordre politique”, Les éditions du cerf, 2017).

Mais avec l’individualisme amené par le souverainisme de Bodin, quid du bien commun et du peuple ? L’époque moderne a renoncé à toute forme de bien commun, et donc renoncé à toute forme de communauté naturelle, c’est-à-dire une communauté fondée sur un accord entre les hommes en vertu de leurs tendances naturelles. Ce qui fait notre unité et la légitimité de notre régime, ce n’est que la force du pouvoir en place.

Cependant, la modernité a trouvé une jolie formule pour cacher le fait que la seule loi qui nous gouverne est celle du plus fort. En effet, bien consciente qu’il est impossible de gouverner seulement par la peur, la modernité mobilise la notion « d’intérêt général », qui n’est rien d’autre que la somme des intérêts individuels (et non pas donc un bien commun à tous); une sorte de bien commun version wish, si vous voulez. Comme le montre Hobbes dans Le Léviathan, c’est le seul moyen pour des individus préoccupés seulement par eux-mêmes de tout de même former une communauté. Les hommes, seuls, sont en situation d’insécurité et de danger perpétuel qui les empêchent de réaliser pleinement leur désir, et ils préfèrent se réunir, quitte à devoir abandonner certains de leurs désirs, pour cependant en réaliser la majorité.

Tel est le drame de l’époque moderne. C’est un peu ce que vous dit votre pote relou quand vous vous plaignez des problèmes de la société : « Bah tu vas faire quoi, allez habiter au milieu des bois tout seul ? ». Avec cette conception, il y a une absence de confiance naturelle entre les hommes : l’autre est nécessairement un danger potentiel. Une telle communauté artificielle fondée sur la seule utilité et la peur ne sera jamais un peuple ; car un calcul intéressé ne produira jamais une identité commune, et ne pourra être qu’une simple somme des individualités. Une telle communauté sera toujours fragile, d’où la nécessité d’un souverain fort désigné par Bodin, qui réunit autorité et puissance, pour tenir tout ce petit monde en place. Et si vous pensez que je sur- interprète, Bodin lui-même écrit « les premiers hommes n’avaient point d’honneur et de vertu plus grande que de tuer, massacrer, voler ou asservir les hommes […] la raison naturelle nous conduit à croire que la force et la violence ont donné source et origine aux Républiques ». Bah oui, c’est logique : puisque nous n’avons aucune règle commune naturelle, aucun point commun fondamental, la seule chose qui peut nous faire nous entendre est la force brute (la loi, la police, le gouvernement).

Il est donc normal que Bodin, en voulant former un peuple avec des individus qui n’ont comme souci qu’eux-mêmes, ne voit comme solution qu’un pouvoir fort imposé. Or, nos Anciens nous rappelaient qu’un peuple tyrannisé n’est précisément plus un peuple.

Car c’est bien l’unité du peuple qui est au fondement de toute société. Lorsque cette unité fut menacée par le protestantisme au XVIème siècle, qui divisait les Français entre catholiques et protestants, c’est cette théorie de la souveraineté moderne basée autour du pouvoir autoritaire qui fut trouvée comme solution. Et aujourd’hui, face à la popularisation de l’islam, cette solution est brandie à nouveau. Si cela a fonctionné à l’époque, pourquoi cela ne fonctionnerait pas aujourd’hui ? Très bien, la question vaut la peine d’être étudiée. En réalité si, il y a cinq siècles lors de la crise culturelle liée au protestantisme, l’Etat est au final sorti renforcé de cette crise et que la société française a pu se réunifier, c’est seulement car la population de l’époque conservait les plus grands fondements de la civilisation occidentale, et que le bouleversement des mœurs lié au protestantisme ne s’est donc fait que de matière progressive sur plusieurs siècles. A comprendre : catholiques et protestants, malgré leurs différences, restent des chrétiens occidentaux blancs avec énormément de choses en commun. Il restait un « terreau culturel commun » et c’est cela qui a pu laisser penser que le principe de souveraineté était efficace en soi et qu’il avait été la solution à ce problème.

Mais il faut en fait regarder le problème à l’envers : ce n’est pas la souveraineté qui a permis de créer l’unité du pays, mais au contraire l’unité du pays qui a permis de créer cette même souveraineté. Et cette unité du pays passait par une culture encore largement commune. Au vu de la population française d’aujourd’hui, cette culture commune est beaucoup plus dure à deviner et à définir. Ce n’est pas un hasard si la théorie de la souveraineté moderne a émergé en France, un des royaumes les plus unifiés d’Europe à l’époque. Alors j’ose le dire, aujourd’hui la souveraineté ne pourra pas nous sauver ; un Etat plus fort ne pourra pas nous sauver ; plus de pouvoir aux institutions ne pourra pas nous sauver (d’ailleurs avec toute cette histoire de crise sanitaire, le gouvernement n’a jamais eu autant de pouvoir sur la vie des gens, au nom d’une autorité sanitaire/morale) ; la seule chose qui pourrait nous sauver serait de reconstituer l’unité de notre peuple. Sans cela, nous sommes irrémédiablement condamnés à nous décomposer, et à vivre face à face.

Petite fiche pour résumer : les deux souverainetés

La première souveraineté fait la synthèse entre la foi chrétienne, dans sa distinction entre le temporel et le spirituel, et la conception politique antique, dans sa distinction entre pouvoir et autorité. L’incarnation de cette synthèse est la « doctrina christiana » telle que décrite par Saint Augustin, et elle affirme le besoin d’une autorité morale ultime qui soit un principe d’unification entre les peuples (européens) ; la souveraineté est alors indissociable de l’Empire ou de l’Eglise comme instance suprême. On comprend mieux à présent toute la traduction de catholique : universel. Loin d’opposer les peuples les uns aux autres, la souveraineté les rapproche et les concilie ; c’est ce regroupement sous des principes universels des mœurs qui permet de créer une communauté naturelle et unifiée. Le génie des médiévaux (qui étaient loin d’être idiots et sales comme on aime le faire croire) a été de dissocier cette instance suprême, cette autorité souveraine, de la puissance publique royale. C’est une façon de soumettre le pouvoir à la morale, et donc de le garder en laisse. Le Roi, aussi puissant soit-il, devait respecter des règles morales qui le dépassaient. En réalité, Emmanuel Macron est bien plus arbitraire et puissant que n’importe quel Roi de l’histoire de France.

La deuxième souveraineté est la synthèse de Bodin entre pouvoir et autorité. Il a aboli la distinction entre morale et puissance publique, en soumettant la morale à la puissance ; le pouvoir est bon car il est fort. Chez Bodin, ce pouvoir se nomme le Prince, mais on pourrait aujourd’hui le nommer Vème République. La faiblesse de cette théorie est de prétendre que l’unité politique ne relève que de la seule soumission au pouvoir. En gros, parce que l’Etat arrive à s’imposer, il est habilité à le faire. Et ça s’appelle comment ça les amis ? Une tautologie.

Vous l’aurez compris, le problème de la souveraineté moderne est qu’elle découle d’une rupture relativiste et matérialiste (je sais ça fait beaucoup de mots) avec les principes mêmes du politique tels qu’énoncés par les Grecs, les Romains, puis les juristes chrétiens. Comment régler ça ? Comment rétablir l’unité du peuple ? Comment revenir à une communauté politique naturelle ? Comment rétablir la confiance entre les hommes autrement que par la loi arbitraire ? Eh bien, comme moi, vous allez devoir vous démerder, car je n’ai toujours pas trouvé la réponse à ces questions.