Les thèmes de campagne pour 2022 (#1) : Le pouvoir d’achat – Partie 1

La baisse du pouvoir d’achat des Français : simple ressenti ou triste réalité ?

Pour débuter cette série ayant pour objectif d’aborder les grandes thématiques qui seront au cœur de l’élection présidentielle de 2022, Skopeo a fait le choix de traiter la question qui se retrouve sans cesse au centre des préoccupations du peuple français : celle du pouvoir d’achat. Sujet vaste mais essentiel, il s’agira dans cette première partie d’aborder les crises que nous avons récemment traversées (les Gilets jaunes et la pandémie), d’expliquer le concept, de confirmer (ou non) la baisse objective du pouvoir d’achat, et enfin de comprendre pourquoi cet enjeu semble si fondamental aujourd’hui aux yeux des Français.

Lucas Da Silva

Emilien Pouchin

Avec les Gilets jaunes et la crise de la Covid-19 : l’irruption de la question du pouvoir d’achat sur la scène politique

Le quinquennat Macron sera marqué par la trace indélébile du mouvement des Gilets Jaunes. Si celui-ci a de nombreuses variables explicatives, que les essayistes et politologues ont essayé de mettre en évidence depuis trois ans (mépris culturel, fracture géographique, crise démocratique, etc.), il est important de garder à l’esprit qu’il est en première instance un mouvement social basé sur des revendications de pouvoir d’achat. Les manifestants qui se sont initialement rassemblés sur les rond-points et dans les centre-villes week-end après week-end représentent “la France  des fins de mois difficiles, la France du salariat, ou de retraités, la France de la petite classe moyenne”. La très forte mobilisation, ainsi que le soutien populaire historique pour un mouvement social (entre 60 et 70% sur les deux premiers mois) a mis en lumière une part très importante de la population qui se sent déclassée. 

Ce mouvement a toutefois progressivement décliné, jusqu’à être rendu impossible par la crise sanitaire et le confinement imposé. Maintenant que nous avons un peu de recul sur les conséquences sociales et économiques de cette crise, il est indéniable qu’elle a largement mis en lumière et creusé les inégalités sociales. Le rapport du Secours catholique sur l’état de la pauvreté en France en 2021 explique que ce sont les plus précaires (étudiants, auto-entrepreneurs, intérimaires, familles mono-parentales, etc.) qui en ont le plus souffert. Pour cette part de la population qui avait déjà des budgets serrés, les imprévus de la crise ont fait monter les charges (dépenses d’énergie, d’alimentation…) et diminuer les revenus. Lorsque la situation devient intenable, ce sont les dépenses d’alimentation et de chauffage qui servent de variables d’ajustement. C’est ainsi qu’en 2020, près de 10% de la population a eu besoin de recourir aux centres de distribution alimentaire. 

Comprendre le concept de « pouvoir d’achat » et ce qu’il recouvre

D’aucuns – membres du gouvernement, économistes, éditorialistes – affirment que le pouvoir d’achat des Français aurait augmenté lors des dernières années. Pour autant, les premiers concernés – c’est-à-dire une majorité du peuple – ressentent l’exact effet inverse et ont le sentiment qu’ils s’appauvrissent d’année en année (la crise des Gilets jaunes nous l’a largement enseigné). Mais avant de se pencher sur les faits objectifs et chiffrables, bien qu’ils soient parfois difficiles à calculer, revenons tout d’abord sur la définition de ce concept que l’on entend au quotidien : le « pouvoir d’achat ». 

Il ne faut pas penser que le niveau de vie des citoyens s’améliore mécaniquement en même temps que leurs revenus

Commençons par jeter un œil à la définition très conventionnelle du Ministère de l’Economie pour y voir plus clair : « Le pouvoir d’achat correspond à la quantité de biens et de services qu’un revenu permet d’acheter. Le pouvoir d’achat dépend alors du niveau du revenu et du niveau des prix. L’évolution du pouvoir d’achat correspond donc à la différence entre l’évolution des revenus des ménages et l’évolution des prix. ». Pour faire simple, ce concept décrit ce que vous êtes en mesure d’acheter en fonction de l’argent dont vous disposez. Ainsi, si le pouvoir d’achat des individus croît, c’est que : soit leur salaire a augmenté (tandis que les prix des biens et des services n’ont pas évolué), soit les prix ont globalement diminué (tandis que les revenus sont restés identiques). On comprend que si les Français ont majoritairement le sentiment de voir leur pouvoir d’achat baisser, c’est qu’ils constatent une forte augmentation des prix (des carburants, du gaz, de l’électricité…) qui n’est pas nécessairement corrélée à une hausse de leurs revenus.

Ce qui peut d’ailleurs paraître paradoxal et ce qui reflète toute l’ambiguïté de la notion, c’est que le pouvoir d’achat des individus peut baisser alors que leurs revenus peuvent augmenter en parallèle. Ainsi, il ne faut pas penser que le niveau de vie des citoyens s’améliore mécaniquement en même temps que leurs revenus puisque les prix peuvent augmenter proportionnellement davantage.

Par ailleurs, il faut bien comprendre que le pouvoir d’achat est une moyenne qui prend en compte l’évolution pour l’ensemble des ménages en France : il calcule la différence entre l’évolution du revenu des ménages et l’évolution de l’indice des prix. Il ne prend donc aucunement compte des inégalités économiques, des écarts d’augmentation des salaires selon les classes sociales, des différences de dépenses entre les ménages les plus modestes et les plus aisés…

Aussi, de nombreuses critiques peuvent être adressées à la mesure du pouvoir d’achat telle qu’elle est produite par l’INSEE. Des économistes tels que Philippe Herlin expliquent que l’inflation (l’augmentation générale des prix) est constamment sous-évaluée dans les calculs ; pour lui, en réalité, le pouvoir d’achat des Français n’a fait que diminuer depuis le milieu des années 1970 (Pouvoir d’achat : Le grand mensonge : une enquête exclusive, 2018). L’économiste, aux côtés d’autres intellectuels tels que le démographe Emmanuel Todd, déplore également que la hausse des prix de l’immobilier ne soit pas prise en compte dans l’indice des prix de l’INSEE alors que cela représente une cause importante de la baisse de « pouvoir d’achat » des Français au cours des dernières années. 

Les Français subissent une baisse de leur pouvoir d’achat : vrai ou faux ?

Emmanuel Macron est-il réellement le Président des riches ? Cette étiquette qui lui colle à la peau est-elle un effet médiatique ou une réalité ? Au-delà des symboles (suppression de l’ISF et baisse des APL), il semblerait que la réalité soit plus mitigée. 

Si l’on en croit le rapport de l’Institut des Politiques Publiques du 16 novembre 2021, le pouvoir d’achat des ménages aurait augmenté de 1,6% durant le quinquennat. En revanche, cette augmentation n’est pas homogène parmi la population. Comme Macron s’y était engagé, ce sont les travailleurs (et les détenteurs de patrimoine) qui ont été le plus privilégiés. Ainsi, les 1% les plus riches ont perçu une augmentation de leurs revenus après prestations de 2,8% sur le quinquennat, ce qui est presque deux fois plus que la moyenne générale. Les 0,1% les plus riches ont quant à eux bénéficié d’une augmentation de 4%. Alors qu’à l’inverse, les 5% les plus pauvres (les seuls à avoir perdu) ont vu leur niveau de vie baisser de 0,5%. De manière générale, on observe que les mesures sont d’autant plus favorables pour les ménages que leur revenu est important. 

Le mouvement des Gilets Jaunes a d’ailleurs réussi à arracher au gouvernement quelques mesures à l’endroit du pouvoir d’achat des plus démunis (défiscalisation des heures supplémentaires, revalorisation du SMIC, annulation de la hausse de la CSG pour les petites retraites, etc.). Peut-être que sans cette mobilisation populaire, le niveau de vie des plus précaires se serait davantage dégradé. 

On observe que les mesures sont d’autant plus favorables pour les ménages que leur revenu est important. 

Depuis le début de la crise sanitaire, le « quoi qu’il en coûte » a permis de préserver le pouvoir d’achat et le tissu économique. Ceci risque d’être de plus en plus compliqué à mesure que l’inflation progresse. La hausse désormais généralisée des prix risque, selon l’INSEE, de faire chuter le pouvoir d’achat des Français de 0,5% au début de l’année 2022. L’année passée, les prix de l’énergie ont flambé (+50% pour le gaz et +27,5 pour le gazole). Les mesures prises par le gouvernement pour lutter contre le poids grandissant de la facture énergétique sont insuffisantes. Le chèque énergie de 100 euros est une mesure ponctuelle, mal répartie et qui ne règlera pas les problèmes structurels de pauvreté. 

Le pouvoir d’achat est aujourd’hui la première préoccupation des Français

On pourra discuter longtemps sur les chiffres, sur les données de l’INSEE, sur les controverses entre économistes… On pourra débattre longtemps sur la différence observable entre la hausse moyenne du pouvoir d’achat (contestable, nous l’avons vu) et le ressenti de la majorité des Français qui ont le sentiment – et cela doit être écouté – de s’appauvrir, il n’en reste pas moins que le « pouvoir d’achat » représente un enjeu essentiel pour les élections à venir. Et aucun candidat n’aura le droit de faire l’économie de ce sujet lorsqu’il s’adressera aux Français durant la campagne présidentielle qui s’annonce. 

Les sondages se multiplient pour illustrer que cette préoccupation grimpe au sommet des sujets d’inquiétude des Français : l’enquête Odoxa réalisée pour France Bleu en octobre dernier qui révèle que les trois quarts des Français (75%) estiment que leur pouvoir d’achat diminue et que ce sujet est naturellement important pour 90% des Français ou encore le sondage Odoxa – FG2A pour Europe 1 de fin novembre dernier qui montre que le pouvoir d’achat (45%) figure en haut du classement des principales préoccupations des Français, devant la santé (30%), l’immigration (25%) ou encore la sécurité (24%).

Ce peuple n’exige pas le luxe et l’opulence, loin de là, il demande simplement que son « seul » véritable droit soit conservé, celui de vivre dans de bonnes conditions

Plus généralement, il faut dire que dans un système politique où le citoyen semble de moins en moins entendu par la classe politicienne, dans un système où le citoyen peut parfois se sentir méprisé et impuissant, dans une société où il n’a son mot à dire qu’à de trop rares occasions alors que le système est dit « démocratique », ce même citoyen aimerait avoir la capacité de se raccrocher à son seul « véritable » pouvoir : son droit de consommer et son droit d’acheter pour vivre dignement. Face à la hausse des prix de produits de première nécessité comme l’essence et l’énergie, il n’est pas étonnant de voir une part majeure de la population française inquiète pour son avenir et celui de ses enfants. Ce peuple n’exige pas le luxe et l’opulence, loin de là, il demande simplement que son « seul » véritable droit soit conservé, celui de vivre dans de bonnes conditions. 

En conclusion de cette première partie, après avoir exposé le problème du pouvoir d’achat et de la pauvreté en France, après avoir illustré à quel point cette thématique était au centre des préoccupations (et des inquiétudes) des Français, nous envisagerons prochainement dans une seconde partie les solutions imaginables pour répondre à cette vaste problématique.