Soljenitsyne et la société libérale

Une civilisation d’opulence en perte d’idéal

En cette période de crise planétaire, nous avons vu fleurir l’année dernière de nombreux discours sur “le monde d’après”. Même si ceux-ci rapidement déserté le débat public, il est important, dans le but de construire un futur meilleur, de poser un diagnostic précis sur notre société actuelle. Laissons donc Soljenitsyne porter son regard acéré sur notre civilisation : « Une âme humaine accablée par plusieurs dizaines d’années de violence aspire à quelque chose de plus haut, de plus chaud, de plus pur que ce que peut aujourd’hui lui proposer l’existence de masse en Occident que viennent annoncer, telle une carte de visite, l’écœurante pression de la publicité, l’abrutissement de la télévision et une musique insupportable ».

Emilien Pouchin

Dissident russe le plus célèbre, Soljenitsyne a connu le goulag et l’exil pour s’être opposé au régime communiste. Dans son discours de Harvard (1978), alors que toute l’assistance s’attendait à ce qu’il critique le paradigme communiste, il dresse une critique froide et acerbe de l’Occident et du modèle libéral qu’il entend promouvoir dans un contexte de Guerre froide. Pourtant, les pays du monde entier sont jugés sur leur avancement dans cette voie libérale (démocratie, économie de marché, libertés individuelles, etc.), qui semble être le modèle absolu, l’idéal à atteindre. On voit comment sont aujourd’hui jugés les pays dits « illibéraux » ou comment les classements internationaux tendent à promouvoir la société libérale.

Veritas est la devise de Harvard. Même si elle est parfois difficile à entendre, Soljenitsyne veut la présenter. Il articule son discours autour de trois tyrannies inhérentes au système démocratique libéral : le droit, la presse et le matérialisme.

La vie juridique : un essor impossible des grands hommes

La société démocratique encadre la vie des populations par le règne du Droit. Considéré comme l’émanation de la volonté générale, il est un instrument de régulation des relations, tant publiques que privées, auquel les populations se soumettent volontairement. Or, si la morale est évacuée, le Droit n’est plus un instrument pour atteindre une fin supérieure. Il devient lui-même une fin. Ainsi, Soljenitsyne montre que l’omniprésence du Droit n’élève pas les Hommes et se révèle incapable d’exploiter toutes leurs facultés, pour deux raisons particulières. Premièrement, si le Droit est la fin suprême de la vie en société, alors il n’est rien demandé de plus aux Hommes que de vivre dans le cadre qu’il impose ; rien ne les pousse à s’élever vers d’autres idéaux transcendants puisqu’une vie « bonne » est une vie conforme à la loi. Deuxièmement, ce cadre imposé par la loi est très rigide et incapable de toute nuance. Il « échoue à déployer à son avantage le large champ des possibilités humaines ».

Soljenitsyne se rend alors compte que le contrôle juridique qui est opéré dans les sociétés démocratiques est précisément ce qui empêche l’essor des grands hommes, des héros, des individus qui façonnent l’Histoire : ceux qui sortent de l’ordinaire et prennent des décisions insolites. Au final, cet encadrement permanent de la vie des Hommes assoit et intériorise partout la médiocrité. « Lorsque la vie est pénétrée de rapports juridiques, il se crée une atmosphère de médiocrité morale qui asphyxie les meilleurs élans de l’homme ».

La civilisation libérale, issue de la modernité, a ainsi intériorisé une définition de la liberté où toute référence morale est exclue.

La société libérale entérine, par le biais du Droit, la définition typiquement moderne de la liberté, définie selon la célèbre formule comme « s’arrêtant là où commence celle des autres ». Or, la philosophie chrétienne, à laquelle est attachée Soljenitsyne, comprend le concept de liberté comme la capacité laissée aux Hommes de choisir entre le Bien et le Mal. Autrement dit, alors que les animaux sont gouvernés par leurs instincts, les Hommes sont doués de conscience morale et peuvent renoncer à leurs impulsions primaires pour agir selon le Bien ; ils sont alors réellement libres. La différence entre la philosophie classique et moderne est ici patente. La civilisation libérale, issue de la modernité, a ainsi intériorisé une définition de la liberté où toute référence morale est exclue. Le problème est alors  qu’une liberté qui n’est limitée que par des rapports juridiques et non moraux accepte autant la liberté de faire le Bien que celle de faire le Mal…

La presse libre : une censure douce ?

Sur ce point également le discours de Havard est plus que jamais d’actualité. Soljenitsyne commence par aborder le sujet de la presse en énonçant que les impératifs de vente et de profit priment sur la recherche de Vérité, qui devrait pourtant être au fondement du journalisme. La presse et les journalistes ne se soumettent à aucune responsabilité morale. Ils peuvent diffuser des informations qui s’avèrent être fausses sans que jamais ils n’aient à s’excuser ou à rectifier. Même en essayant d’être de bonne foi, le journaliste est embarqué malgré lui dans une nécessité de l’immédiateté, dans un flot continu d’informations où la vérité se mêle aux rumeurs, aux fausses informations et aux conjectures.

De ce fait, les actualités ne sont jamais traitées en profondeur, le journalisme est gangrené par la hâte et la superficialité.  « Aller au cœur des problèmes lui est contre-indiqué, elle [la presse] ne retient que les formules à sensation ». A l’heure des réseaux sociaux, d’internet et des chaînes d’informations en continu, ces critiques paraissent d’autant plus pertinentes…            

En fin de compte, le lecteur lui-même est perdant. Alors que la liberté de la presse et le flot d’informations en continu devrait assouvir son « droit de savoir », il se retrouve à ne plus être capable de différencier les vérités des mensonges tant ils sont entremêlés sur les mêmes canaux de communication. Par ailleurs, au-delà du « droit de savoir », Soljenitsyne rappelle que la presse occidentale bafoue en permanence un droit moins évoqué, celui de « ne pas savoir ». Il lui paraît en effet nécessaire « de ne pas encombrer son âme créée par Dieu avec des ragots, des bavardages, des futilités. Les gens qui travaillent vraiment et dont la vie est bien remplie n’ont aucun besoin de ce flot pléthorique d’informations abrutissantes ».

Il s’exerce alors une censure douce et difficilement repérable qui sélectionne les idées et les informations à la mode.

Le dernier point qui est soulevé dans cette critique de la presse est à la fois le plus surprenant et le plus vertigineux. Il remarque que, malgré une presse dite libre, les idées défendues et la manière de traiter nombre d’événements est étonnamment similaire. Il explique ainsi que les intérêts corporatistes communs des différents médias homogénéise l’information. Ce, malgré un nombre toujours plus grand de médias différents. En France, 10 milliardaires possèdent 90% de la presse écrite. On peut aisément deviner que ces dix propriétaires ont de nombreuses similitudes dans leurs intérêts et que les rédactions qu’ils dirigent ne défendront pas des idées fondamentalement contraires. Il s’exerce alors une censure douce et difficilement repérable qui sélectionne les idées et les informations à la mode. Les penseurs originaux ou « antisystème » ont alors le plus grand mal à se faire entendre. Ce constat est alarmant de la part d’un réfugié russe ayant connu la censure communiste…

Le matérialisme : un profond épuisement spirituel

Soljenitsyne n’est pas dogmatique. Il reconnaît au libéralisme que la croissance et le progrès technique ont permis d’offrir aux individus un bien-être matériel dont les générations précédentes auraient à peine pu rêver. Cependant, le penchant négatif de ce progrès est le matérialisme, qui s’accompagne d’un épuisement spirituel. Soljenitsyne le présente ainsi : « Nous avons bondi de l’Esprit vers la Matière, de façon disproportionnée et sans mesure ».

Il est selon lui mauvais que les Hommes s’habituent à ce (trop grand) bien-être matériel puisque leur seul horizon politique deviendra une lutte pour en réclamer toujours davantage. Ils deviendront alors pusillanimes et n’oseront plus s’élever pour défendre leurs idéaux ou le bien commun, au risque de perdre ce mode de vie confortable. Par exemple, si l’Occident garde aujourd’hui une certaine supériorité militaire, il n’arrive plus à gagner les guerres. L’Irak et l’Afghanistan sont les exemples les plus symptomatiques de cette incapacité qu’ont les Etats-Unis à remporter une guerre ; d’autant plus au vu des moyens colossaux qui y ont été alloués.  Depuis plusieurs décennies, nos ennemis sont certes inférieurs d’un point de vue matériel et technologique mais ils ont une ressource morale qui manque dans nos démocraties : ils sont prêts à mourir pour un idéal.

Placer à la base de la civilisation occidentale l’accomplissement des désirs matériels et du bonheur terrestre, c’est non seulement se condamner sur le long terme à la perte de Volonté, mais aussi, paradoxalement, à la frustration permanente.

« Pour se défendre, il faut être prêt à mourir, et cela n’existe qu’en petite quantité au sein d’une société élevée dans le culte du bien terrestre. »

Ainsi, placer à la base de la civilisation occidentale l’accomplissement des désirs matériels et du bonheur terrestre, c’est non seulement se condamner sur le long terme à la perte de Volonté, mais aussi, paradoxalement, à la frustration permanente. L’Homme n’a-t-il aucun sens plus élevé à donner à sa vie ? Est-il fait pour attendre que l’Etat lui octroie confort, droits et libertés sans contreparties ? L’Homme perd alors de vue sa responsabilité face à la société (et face à Dieu) et le progrès technique ne peut rattraper cette misère morale et spirituelle.            

Le mode de vie occidental, dans son état « d’épuisement spirituel », ne représentera plus aucun attrait ; le « juridisme sans âme » et le « bien-être réglementé » sont antinomiques de la nature humaine et finiront par lasser les peuples. Il y a là un danger pour Soljenitsyne car, du temps de la Guerre froide, le contre-modèle proposé est le communisme. Lui qui a connu cette société, il sait qu’elle est également une impasse et tente de prévenir tous ceux qui voudraient s’y référer. Elle est alors décrite comme un « anéantissement universel de l’essence spirituelle de l’Homme » et comme un « nivellement de l’humanité dans la mort ».

Ainsi, le discours de Harvard s’avère être une critique glaçante d’actualité sur le chemin que prend la civilisation libérale et l’impasse vers laquelle elle se dirige. Il est énuméré tout au long du discours plusieurs signes avant-coureurs d’une civilisation malade. Parmi ceux-ci, la décadence des arts et du beau, l’absence de grands hommes d’Etat, l’affaiblissement de la spiritualité, mais surtout le déclin du courage, ayant déserté la classe dominante et la sphère intellectuelle. Pour lui, ces éléments sont comme un signal que l’Histoire adresse aux sociétés déclinantes…