Election présidentielle 2022 : J-6 mois

Etat des lieux des forces en vigueur

Moment crucial dans la vie politique de la Vème République, l’élection présidentielle est toujours celle qui déchaîne les passions. C’est le moment des calculs politiques pour savoir quand se lancer, qui représentera le parti, sur quels thèmes axer la campagne et comment se donner une bonne image aux yeux des Français. Six mois avant le soir décisif, quand tout le monde aura les yeux rivés sur le 20H pour savoir qui sera celui ou celle qui tiendra les rênes du pays pendant 5 ans, la campagne est déjà pleinement lancée…

Domitille Viel

Emilien Pouchin

En cette fin de mois d’octobre, de très nombreuses candidatures ont été annoncées et certaines autres sont encore attendues. Ici, nous allons vous faire un bref état des lieux de la structuration de l’espace politique en vue de l’élection présidentielle de 2022. Pardonnez-nous, il ne sera pas possible d’aborder exhaustivement toutes les personnes qui se sont déclarées candidates car elles sont bien trop nombreuses et certaines d’entre elles, si elles arrivent à passer le seuil des 500 parrainages de grands électeurs, ne feront sans doute pas un score si élevé qu’il pourrait avoir un impact décisif sur le vote. Ainsi, les cas du syndicaliste Anasse Kazib, du député Joachim Son-Forget, de la représentante du parti animaliste Hélène Thouy, des Gilets Jaunes Eric Drouet ou Jacline Mouraud ou de tant d’autres ne seront pas traités. Skopeo suivra de près cette campagne et vous fera savoir si, poussés pas une dynamique inattendue, ils en venaient à figurer parmi les forces politiques non négligeables. Une fois ceci évacué, qu’en est-il de la composition de l’espace politique, à seulement quelques mois de l’élection-mère de la Vème ?

Une gauche en lambeaux

En 2017, la gauche n’avait pas été présente au second tour et le PS avait réalisé un score ridiculement faible, culminant à 6% des suffrages. Elle avait alors un quinquennat pour se remettre de cette débâcle historique, surmonter ses divisions et se reconstruire afin de faire bonne figure en 2022. Quel est le bilan ? Elle semble encore davantage divisée qu’auparavant.

Pour le moment, Nathalie Arthaud (LO) et Philippe Poutou (NPA) ont été reconduits pour représenter leur parti. Le PCF, qui faisait alliance avec Mélenchon et n’avait plus présenté de candidat depuis 2007, a quant à lui désigné Fabien Roussel en tant que candidat. Celui-ci présente une ligne plutôt novatrice puisqu’il aborde un certain nombre de sujets qu’il juge délaissés ou mal défendus par la gauche : la sécurité, la laïcité, le souverainisme, le nucléaire, etc. Il refuse d’ores et déjà une alliance avec Mélenchon, estimant que les communistes ont par le passé été floués. Ces trois candidats devraient se présenter séparément et sont pour le moment crédités entre 0,5 et 1%.

Quel est le bilan ? Elle semble encore davantage divisée qu’auparavant.

Jean-Luc Mélenchon ne voit pas d’un bon œil ce changement de stratégie de son ancien allié communiste. Fort de son investiture populaire, il se déclare être le candidat de la question écologique et sociale. En réalité, son programme est, dans les grandes lignes, assez similaire à celui de 2017 : VIè République, planification écologique, partage des richesses, sortie de l’OTAN, etc. Il avait à ce moment-là réalisé un score historique de 19,5%. Si les sondages le situent aujourd’hui aux alentours de 10%, il pourrait à nouveau créer une dynamique de campagne favorable et siphonner quelques voix à ses concurrents. Il est peu probable qu’il réunisse autant qu’en 2017, mais il est vraisemblable qu’il soit le premier candidat de la gauche en termes de suffrages.

Le PS a décidé de présenter sa candidate sans en passer par une primaire. Si Anne Hidalgo arrive à maintenir le PS autour des 6-8%, elle aura au moins sauvé les meubles mais ce but paraît pourtant difficile à atteindre. Cette ancienne force majeure de la gauche semble aujourd’hui vouée à faire de la figuration. Le premier défi à relever pour Hidalgo est de sortir de son image de parisienne-bobo. C’est pourquoi elle a décidé d’axer sa campagne sur la décentralisation, les élus locaux et une politique au plus proche des citoyens. Aujourd’hui, son score est estimé autour de 4-5%. Elle se retrouve d’ailleurs confrontée à un ancien du PS, en la personne d’Arnaud Montebourg. Celui-ci a déjà écarté toute possibilité de rapprochement avec Anne Hidalgo. Candidat pour la troisième fois, il entend présenter un programme transpartisan et place sa campagne sous le signe de la « Remontada », dans tous les domaines (industriel, scolaire, territorial, écologique, salarial, etc.). Ce projet ne semble pas, pour le moment, avoir largement séduit, puisque les sondages le situent à environ 3%.

c’est bien cette guerre des égos qui risque, comme en 2002, d’annihiler toute chance de la gauche d’accéder ne serait-ce qu’au second tour de l’élection présidentielle.  

Pour terminer, le candidat du parti écologiste a été désigné le 28 septembre dernier. Au terme d’une primaire, c’est le candidat Yannick Jadot qui s’est imposé de peu (51%) face à Sandrine Rousseau. Cette dernière, se revendiquant de l’écologie radicale et de l’écoféminisme, aura réussi à créer la surprise mais n’aura pas su s’imposer face au candidat prônant l’écologie de gouvernement. Oscillant entre 8 et 9% dans les sondages, Jadot espère confirmer la dynamique favorable aux Verts depuis les élections européennes de 2019. Il est très clair qu’une gauche si divisée n’arrivera pas à gagner. Pourtant, en ce début de campagne, les candidats, ayant été légitimés d’une manière ou d’une autre (primaire, investiture du parti, investiture populaire), refusent toute possibilité d’alliance. Chacun espère créer une dynamique dans les sondages pour forcer les autres candidats à le soutenir. Mais au final, c’est bien cette guerre des égos qui risque, comme en 2002, d’annihiler toute chance de la gauche d’accéder ne serait-ce qu’au second tour de l’élection présidentielle.  

50 nuances de droite

Malgré sa campagne de 2017 basée sur le « en même temps » et le dépassement du clivage gauche-droite, Emmanuel Macron a manifestement perdu, du fait de sa politique, une très large partie de son électorat de gauche. Peut-être essayera-t-il à nouveau de jouer la carte « ni de gauche, ni de droite » pour 2022, mais nous choisissons, pour cet article, de le classer à droite. Pour le moment, l’actuel Président ne s’est pas officiellement déclaré candidat. Il est toutefois très probable qu’il le soit puisque, mis à part son prédécesseur, tous les Présidents de la Vè se sont présentés pour leur propre succession. Par ailleurs, malgré un quinquennat rythmé par les grèves, les manifestations, les polémiques et marqué par la crise sanitaire, il garde un socle de soutiens assez conséquent (entre 23 et 25% d’intentions de vote). Même si ses soutiens dans le monde politique ne sont plus très nombreux, son ancien Premier Ministre Edouard Philippe, qui vient de créer son parti « Horizons », a affirmé soutenir le Président pour sa réélection. En tous cas, Emmanuel Macron profite déjà de son pouvoir pour lancer indirectement sa campagne. Il devient, comme ses prédécesseurs, un « Président-candidat » qui multiplie les annonces et les déplacements (agriculteurs, policiers, harkis, étudiants, etc.) pour affirmer et séduire son électorat. Pour lui, tout l’enjeu est d’accéder au second tour puisque sa position “centriste” devrait le faire gagner contre Zemmour ou Le Pen, qui sont, pour le moment, ses deux principaux opposants. 

A droite, le problème est le même depuis le printemps : beaucoup d’intéressés, aucun candidat naturel. Après des mois de flottement, de rumeurs, de paris hésitants et de vagues lignes exprimées, l’été est d’une grande productivité : les candidatures tombent. 

A droite, le problème est le même depuis le printemps : beaucoup d’intéressés, aucun candidat naturel.

Alors que Xavier Bertrand avait fait une queue de poisson au parti en annonçant sa candidature à la présidentielle en mars, les autres candidats se sont montrés plus prudents. Fin juillet, une réunion des candidats potentiels de la droite a acté la volonté d’une candidature unique. Elle a réuni Valérie Pécresse et Laurent Wauquiez, forts de leur récente réélection à la tête de leurs régions respectives, mais aussi Bruno Retailleau, président du groupe LR au Sénat, Michel Barnier, négociateur du Brexit, et Philippe Juvin, dont l’expérience de terrain à l’hôpital a fait la notoriété pendant la crise du Covid.

Valérie Pécresse, alors même qu’elle ne fait plus partie des Républicains, devance les autres compétiteurs en se portant candidate à une potentielle primaire LR fin juillet. Philippe Juvin la suit de quelques jours. Michel Barnier, qui a fait plus tard son arrivée dans les sondages, s’engage en août. Suivent ensuite Eric Ciotti à la droite de la droite, puis une surprise finale : l’entrepreneur Denis Payre, à la fin de l’été. 

Au même moment, les cartes sont rebattues : deux figures dont beaucoup faisaient leurs favoris se retirent le même jour : Bruneau Retailleau et Laurent Wauquiez. Les deux personnalités annoncent qu’elles ne seront pas candidates pour éviter une fragmentation excessive au sein de leur famille politique. 

A la rentrée, nous avons donc 5 candidats républicains, mais nous ne savons pas à quoi. Un congrès ? Une primaire ? Un autre mode de désignation? Pendant ce temps-là, Xavier Bertrand fait cavalier seul en s’affichant partout en France sur les réseaux sociaux, se montrant déterminé et proche des Français… sans convaincre grand monde.

Le 25 septembre, enfin une décision claire : les adhérents LR ont tranché lors d’un vote. Ce seront eux qui désigneront leur candidat lors d’un congrès fermé du 1er au 4 décembre 2021. Pour voter, il faudra donc détenir une précieuse carte d’adhérent. Une décision peu surprenante après les rancoeurs internes dues à la victoire de François Fillon lors de la primaire ouverte en 2017.

Alors que les candidats et adhérents républicains s’organisent pour éviter les divisions, Xavier Bertrand est forcé d’observer que le peu d’enthousiasme qu’il suscite ne lui permettra pas de gagner sans le parti qu’il a quitté depuis plusieurs années. Il ravale sa fierté et ses ambitions de candidat naturel et rejoint finalement sa famille politique en annonçant, 6 semaines après les autres, sa candidature au congrès.

Une famille politique, trois partis, et 50 nuances de droite : voilà ce que les compétiteurs ont à offrir aux Républicains qui défendent le parti qu’on croyait mort.

Une proposition qui, selon les sondages successifs, ne semble pas convaincre les Français, qui sont rarement plus de 10% à exprimer une intention de vote pour un candidat au congrès : seul Xavier Bertrand a côtoyé les 13-14%. Cependant, avec une image de traître à la patrie chez nombre d’adhérents LR, rien ne lui garantit d’être élu lors du congrès.

Pourtant, les Français n’ont jamais autant été à droite. Les candidats LR représentent donc les idées majoritaires en France, et rencontrent les citoyens sur de nombreuses questions. Le mal des Républicains est donc un problème d’incarnation et de fragmentation davantage qu’un problème d’idées. Pour preuve, les adhésions au parti se multiplient cette année et les Jeunes Républicains ont fait du bruit dans les médias lors de leur rentrée au Parc Floral. Le parti n’a donc plus qu’à entraîner une Remontada digne des espoirs de Montebourg pour convaincre les Français de prendre leur carte et de voter pour leur candidat favori.

Eric Zemmour est donc le (potentiel) candidat qui marque un renouveau, sort du cadre des partis, et n’a jamais exercé de mandat politique

S’il y a une figure de droite qui cavale sans parti ni congrès, c’est bien Eric Zemmour. Véritable cavalier seul, il se place même en seconde position derrière Emmanuel Macron selon les derniers sondages (17-18%). Le célèbre polémiste peine à cacher ses ambitions de candidat lors de ses nombreuses apparitions partout en France, pour présenter son dernier livre. Alors que les séances de dédicace prennent des allures de meetings politiques, l’auteur déclare encore dans les médias “prendre le temps de la réflexion” avant de décider de sa candidature ou non. Il a tout de même lâché le 26 septembre dernier “Si je n’y allais pas, je décevrais beaucoup de gens​”, ce qui laisse peu de place au doute sur ses intentions. Il est effectivement difficile de croire qu’il n’est pour rien dans les mobilisations organisées, le mouvement des jeunes Zemmouristes “génération Z”, et les passages média incessants malgré les mesures du CSA. Eric Zemmour est donc le (potentiel) candidat qui marque un renouveau, sort du cadre des partis, et n’a jamais exercé de mandat politique. L’idéal pour séduire dans un climat de grave crise de la démocratie. Ses militants sont déjà sur les starting-blocks et recherchent des signatures pour leur candidat espéré, certains élus ayant déjà promis de lui donner la leur. Il pourrait donc atteindre les 500 sans trop de difficulté avant la date limite du 30 janvier.

Il reste une candidate que tous ont pour objectif de battre : “faire barrage au RN” semble devenir l’obsession des candidats traditionnels. Présidente du Rassemblement National, Marine Le Pen se présente pour la troisième fois après le succès historique du FN en 2017 : l’accession au second tour. Le parti étant pourtant l’incarnation de l’extrême droite depuis les années 80, elle se fait doubler par la droite par Eric Zemmour à vive allure, qui a gagné 5 points dans les sondages en quelques mois, alors que Marine Le Pen stagne entre 15 et 17%. Il faut dire que son entreprise de dédiabolisation du RN depuis sa présidence du parti en 2008 ne joue plus en sa faveur : les polémistes d’extrême droite ont cassé la langue de bois dans les médias. Il est aujourd’hui possible de prononcer les mots maudits du “grand remplacement” et des “quartiers islamisés”, ce qui n’a pas toujours été le cas lors des dernières campagnes de Marine Le Pen. Elle qui adoptait une stratégie visant à faire moins peur pour crever le plafond de verre du RN, se retrouve presque trop conciliante dans le jeu politique actuel. Traitée de “molle” par Gérald Darmanin et dépossédée de ses sujets favoris par Zemmour, elle pourrait se retrouver délaissée par une partie de son électorat qui trouvait en elle une candidate hors-système. Une situation qui pourrait devenir un point de rupture pour le Rassemblement National. Alors que certains militants souhaitent voir quelqu’un d’autre à sa tête, Marine Le Pen saura-t-elle les reconquérir pendant la campagne ?