Une Armée sans moyens – Partie II

Un modèle d’Armée fortement dégradé par les coupes budgétaires 

Dans la partie précédente, nous avons vu que les dépenses pour l’Armée ont servi, pendant plus de vingt ans, de réserve de fonds pour financer d’autres politiques publiques. En dépit d’une montée de la conflictualité, les dépenses militaires étaient sans cesse revues à la baisse. Dans cette seconde partie, nous allons observer les effets concrets de ce renoncement sur nos capacités militaires et comment le désintérêt pour cette mission régalienne de défense a transformé notre modèle d’Armée.

Emilien Pouchin

Les coupes budgétaires, quelle réalité ?

En raison des baisses drastiques de budgets, nos capacités d’engagement lourd, à la fois humain et matériel, ont considérablement décru depuis la fin de la Guerre froide. Afin d’illustrer ceci, regardons les estimations des Livres blancs quant à la mobilisation de nos forces, dans l’hypothèse d’un conflit régional de haute intensité. Le Livre blanc de 1994 estimait que nous étions à l’époque en mesure d’engager environ 50000 hommes et une centaine d’avions de combat pour répondre à une telle menace. Celui de 2008 ne pouvait déjà plus en dire autant. Le volume des forces mobilisables dans un tel scénario était réduit à 30000 hommes et environ 70 avions. En 2013, l’estimation frôle le ridicule pour une puissance telle que la France : 15000 hommes et 45 avions. En pratique, ces chiffres n’auraient sans doute jamais pu être atteints puisque les Armées sont en permanence engagées dans des opérations (extérieures et intérieures) qui requièrent une grande mobilisation. En revanche, ils permettent de se rendre compte à quel point et à quelle vitesse les capacités d’engagement de masse se sont détériorées.

La fondation iFRAP (Fondation pour la Recherche sur les Administrations et les Politiques publiques) a par ailleurs dressé un tableau comparatif du volume des forces aéroterrestres lourdes dont notre Armée disposait entre 1989 et 2017. Le nombre de régiments est passé de 129 à 68 ; le nombre de chars de bataille de 1340 à 200 ; le nombre de pièces d’artillerie de 941 à 274 ; le nombre d’hélicoptères de 651 à 286 et le nombre d’avions de combat de 535 à 232. Le constat est plus qu’alarmant. Il l’est d’autant plus quand l’on sait qu’environ la moitié des avions, des chars et des hélicoptères sont immobilisés pour des raisons de maintenance. Trop vieux, trop utilisés, pas assez de pièces de rechange…

A cela, il pourrait être rétorqué que cette fonte des armements est due à une forte technologisation des équipements, qui les rend par conséquent plus onéreux (et qui est d’ailleurs nécessaire pour limiter au maximum les pertes humaines). Ainsi, selon ce raisonnement, la baisse quantitative serait compensée par un bond qualitatif. Cette théorie n’est pas entièrement fausse, mais deux éléments pourraient y être opposés. Premièrement, si les armements sont de plus en plus chers, pourquoi baisser ainsi les dépenses allouées à la défense ? Le cumul d’une baisse des moyens et d’une hausse des coûts n’est pas tenable. Deuxièmement, il n’est pas vrai dans toutes les circonstances que la qualité peut remplacer la quantité. Le combat urbain par exemple, nécessite que l’assaillant mobilise un effet de masse considérable, à la fois humain et matériel. A titre d’illustration, la bataille de Mossoul (2016-2017) a nécessité entre 80000 et 100000 assaillants pour venir à bout de moins de 10000 soldats de Daesh. Il existe donc des situations où il est nécessaire de mobiliser une masse conséquente et où il est préférable d’avoir une bonne quantité d’armements rustiques plutôt que peu d’armements technologiques.

Ainsi, si la qualité tactique et technologique de notre Armée est remarquable (l’opération Barkhane peut en attester), elle sera confrontée à de réelles limites si elle doit s’engager dans une guerre longue et fortement mobilisatrice.

Quid de la dissuasion nucléaire ?

Afin que notre Armée soit efficace et à même de répondre à tous les défis qu’elle aura à relever, elle doit être capable d’agir sur tout le spectre de la conflictualité : opérations de stabilisation, contre-guérilla, engagement massif en haute intensité, arme nucléaire, etc. L’Armée française a un véritable savoir-faire, depuis les conflits de décolonisation, en guerre de contre-guérilla et contre-terrorisme. Elle possède également un arsenal nucléaire conséquent et dissuasif. Or, au vu du constat exposé précédemment, elle pourrait avoir de grosses lacunes si elle était amenée à entrer dans une guerre de haute intensité requérant une mobilisation en grand nombre et un effort poursuivi sur le long terme.

Pour masquer cette déficience inquiétante, tout en continuant de demander des baisses de budgets, le personnel politique a sacralisé l’arme nucléaire ; comme si le fait de la posséder dissuaderait n’importe quel ennemi de s’en prendre à nous. Il a toutefois été oublié que la conflictualité est en perpétuelle évolution et que les guerres clausewitziennes ne sont plus la seule réalité. Il existe ainsi pléthore de menaces infra-étatiques et diffuses contre lesquelles l’arme atomique n’est ni dissuasive, ni efficace. On pourrait également dénombrer un certain nombre de dangers qui pourraient s’avérer très sérieux et exiger une réponse conséquente, mais qui se situeraient tout de même sous le seuil de déclenchement du feu nucléaire. Ainsi, la dissuasion nucléaire se révèle parfois être un leurre politicien pour dissimuler l’étendue des dégâts que les coupes budgétaires ont fait subir à l’Armée française.

A l’inverse, d’aucuns pensent que la contre-guérilla et la guerre asymétrique – opposant un Etat à un adversaire infra-étatique sortant des canaux conventionnels de la guerre – sont désormais les nouvelles formes de la conflictualité. L’arme atomique est, dans une telle situation, d’aucun recours. A ce titre, il ne serait d’aucun intérêt d’entretenir une dissuasion nucléaire, coûtant par ailleurs la bagatelle de trois milliards d’euros par an. Ce raisonnement est cependant trompeur puisque s’il est vrai que ces nouvelles guerres se multiplient, les conflits interétatiques et symétriques ne sont pour autant pas terminés. Ils pourraient être amenés à se multiplier. Peut-être sous une forme renouvelée.

Ainsi, l’arme atomique est nécessaire pour garantir l’indépendance stratégique de la France et permettre à son Armée d’être opérationnelle au plus haut niveau de la conflictualité. Pour autant, elle n’est pas une fin et elle n’est pas suffisante. Elle se doit d’être accompagnée d’une Armée complète et entraînée, capable de répondre à tous types de menaces.

Une Armée surexploitée

Aujourd’hui, l’Armée française est l’une des armées occidentales les plus mobilisées. En permanence, nos soldats sont déployés dans des opérations extérieures (Barkhane, Chammal, Atalante, etc.) ou intérieures (Sentinelle ou Harpie, qui lutte contre l’orpaillage illégal en Guyane). Au total, pas moins de 30000 militaires sont déployés en continu, soit la plus forte mobilisation depuis la fin de la guerre d’Algérie.

Il va sans dire qu’un tel dispositif requiert un grand nombre de moyens humains pour pouvoir assurer les rotations nécessaires au repos et à l’entraînement des troupes. Nicolas Sarkozy, visionnaire, avait pourtant, au cours de son mandat, supprimé 54000 postes sur les 320000 employés par le ministère. Son successeur, habité par la même envie de se servir du ministère de la Défense pour rééquilibrer les comptes publics, avait prévu d’en supprimer environ 34000. Il avait d’ailleurs largement débuté avant que les attentats de 2015 le forcent à repenser cette question. S’il avait été au bout de sa volonté, sans doute aurait-il été compliqué, voire impossible, de déclencher l’opération Sentinelle, dont l’effectif était en novembre 2015 de 13000 militaires. Cette opération est d’ailleurs toujours en cours 6 ans après et pèse énormément sur la gestion du personnel militaire.

Le résultat de cette dichotomie entre d’un côté, une Armée à qui on en demande toujours davantage (avec l’opération Résilience et son soutien pour la vaccination, elle a également apporté son aide dans la lutte contre le virus du Covid) et de l’autre, des moyens et des effectifs sans cesses réduits, entraîne une surexploitation des soldats. Ainsi, ils ne peuvent plus avoir suffisamment de repos, ne voient plus assez leur famille, n’ont pas assez d’entraînement – les pilotes d’hélicoptère et d’avion n’ont pas toujours le nombre d’heures de préparation requis avant d’aller en OPEX ! – et se retrouvent sur le terrain dans des conditions assez dégradées. Par exemple, en opération, beaucoup de véhicules sont en maintenance car ils sont trop vieux, trop utilisés et tombent souvent en panne. Le véhicule d’infanterie VAB, l’avion Transall ou l’hélicoptère Gazelle sont de bons exemples de véhicules en service depuis les années 60-70 et qui se révèlent être désormais assez limités. Certes nos soldats ont la qualité d’être rustiques, de se contenter de peu, mais peut-être que certains efforts pourraient être faits pour améliorer leurs conditions opérationnelles.

« Une Armée, ça se prépare dans le long terme et ça se détruit dans le court terme », dit le Général Desportes. Voilà une phrase qui semble bien conclure ces deux articles sur les effets délétères des coupes budgétaires dans l’Armée. Et encore, nous aurions pu aborder les retards industriels dans les secteurs industriels stratégiques des drones ou de l’IA, les stocks de munitions et de pièces détachées trop peu conséquents, ou quantité d’autres questions. 

La France est, dans l’Histoire, la nation qui a remporté le plus de victoires militaires. Nous sommes depuis toujours une puissance militaire. Ne sortons pas de l’Histoire pour de petites économies ou pour une gestion budgétaire en flux tendus. Assumons notre volonté de puissance et d’indépendance stratégique, notre capacité à influer sur les événements et mettons les moyens nécessaires pour la réaliser.