Oui, la France est une terrible dictature

(la preuve : je peux l’écrire sur Internet)

Depuis quelques temps, les discours accablant le régime politique français font rage au sein de notre pays. Il suffisait d’une généralisation du désormais fameux « Passe sanitaire » pour entendre un déchaînement d’accusations politiques plus virulentes les unes que les autres. Celles-ci n’avaient jamais autant fleuri depuis de nombreuses décennies, et à en croire les plus radicales : la France se serait muée en ennemie des libertés publiques, voire en dictature, voire même en régime totalitaire ou pis encore, elle serait devenue la sœur de l’Allemagne nazie ! Tentons d’y voir plus clair dans ce flot de condamnations impitoyables.

Lucas Da Silva

En guise d’avant-propos, il apparaît toujours étonnant de constater que des citoyens français, ou même certaines personnalités politiques (qui trouvent ici une occasion d’exister), se plaisent à crier à la dictature à la moindre occasion. Absolument toute décision politique, toute parole gouvernementale, tout propos présidentiel deviennent un prétexte pour cela. On pourrait presque croire que ces mêmes personnes regrettent de ne pas vivre effectivement au sein d’un régime vraiment autoritaire ou dictatorial. Ces individus se rêvent en résistants des temps modernes, ils se révèlent pourtant comme des ennemis de la raison et de la paix civile. Vous les connaissez, ils sont sans cesse à l’affût du moindre délire complotiste ou de la moindre information qui irait dans leur sens pour ainsi rencontrer de l’écho chez les personnes les plus vulnérables. C’est de cette manière que les Philippot, les Dupont-Aignan et les Lalanne connaissent le succès médiatique dont ils n’auraient jamais bénéficié par leur simple talent. Ils le savent, ils exploitent les peurs et les faiblesses de chacun, mais peu importe les moyens dont ils usent, leur seule fin est de voir leur visage diffusé dans les grands médias ou réseaux sociaux (dont ils connaissent parfaitement les codes). Si le prix à payer se compte en vies humaines – en encourageant les citoyens peu informés à ne pas se faire vacciner -, ils semblent aveugles face à ces conséquences dramatiques, leur unique objectif étant de pouvoir haranguer les foules perméables à leur discours ; et ils y parviennent…

Ces individus se rêvent en résistants des temps modernes, ils se révèlent pourtant comme des ennemis de la raison et de la paix civile

Nous ne discuterons pas ici des raisons qui poussent des milliers de manifestants à se rassembler partout en France depuis deux samedis consécutifs, nous ne débattrons pas non plus de la légitimité du « Passe sanitaire », nous ne parlerons même pas de santé publique qui est pourtant le véritable enjeu qui sous-tend cette crise politique importante. Non, nous nous concentrerons uniquement sur les accusations et les mots, sur leur utilisation florissante ainsi que sur les raccourcis sémantiques et historiques que l’on voit de plus en plus apparaître au sein de notre Nation, et ce n’est déjà pas mince à faire.

Sommes-nous dans un régime autoritaire et/ou dans une dictature ?

Quand on use d’un mot au quotidien, d’autant plus lorsque cela se fait à tort et à travers, la règle d’or est de maîtriser la définition de celui-ci. Alors, tâchons d’éclaircir la signification des termes que l’on retrouve le plus souvent dans la bouche et sous la plume des grands dissidents politiques français de notre temps : l’autoritarisme et la dictature. Ceux-ci désignent peu ou prou le même régime, c’est-à-dire un système politique arbitraire dans lequel le pouvoir est absolument accaparé et détenu par une personne ou par un groupe de personnes qui l’exercent sans contrôle et de façon autoritaire. Dans ce régime, le pouvoir n’est aucunement limité, ni partagé (absence d’une séparation des pouvoirs), ni contrôlé (absence d’élections libres et régulières, et de constitution).

Maintenant que nous avons une définition claire et précise du phénomène que l’on étudie, il est également intéressant de citer des exemples auxquels nous pouvons nous référer afin d’observer comment la théorie se pratique dans le réel. Il y en a pléthore, en voici quelques-uns (historiques ou contemporains) : l’Espagne franquiste, la Biélorussie de Loukachenko, la République populaire de Chine, l’Italie de Mussolini, la République islamique d’Iran, le Chili de Pinochet, le royaume d’Arabie Saoudite, la République démocratique du Congo, la Syrie de Bachar el-Assad…etc. 

Est-ce sérieusement une accusation que l’on peut faire à Emmanuel Macron? Peut-on raisonnablement le mettre dans la même catégorie de dirigeants que Franco, XI Jinping ou l’ayatollah Khamenei?

Sans aller dans le détail de chaque régime politique mentionné précédemment, vous remarquerez aisément que la particularité commune de tous ces exemples est l’existence d’un terrible dictateur répressif et meurtrier, bien aidé par un pouvoir militaire et une justice à ses bottes. Est-ce sérieusement une accusation que l’on peut faire à Emmanuel Macron ? Peut-on raisonnablement le mettre dans la même catégorie de dirigeants que Franco, Xi Jinping ou l’ayatollah Khamenei ? 

Peu importe les désaccords d’ordres philosophique, éthique ou politique sur le sujet du « Passe sanitaire », ressentez-vous honnêtement le sentiment de vivre sous une affreuse dictature ? Ne voyez-vous donc pas les débats qui durent des heures et des heures au sein du Parlement ? Ne vous intéressez-vous pas aux réserves juridiques émises par le Conseil d’Etat sur certaines dispositions de ce même « Passe sanitaire » ? Ignorez-vous qu’il existe de véritables garde-fous pour nos libertés, avec le Conseil Constitutionnel en premier lieu, qui veillent au bon respect de nos droits et de notre Constitution ? Avez-vous l’impression d’être sévèrement réprimés et détenus arbitrairement lorsque vous allez manifester tous les samedis dans les rues ? Risquez-vous la torture ou même la peine de mort pour votre “courageuse” résistance politique ?

Alors non, que ce soit bien clair, la France n’est pas une dictature. Notre liberté d’expression ou de rassemblement est (bien) loin d’être menacée et bafouée, comme en Arabie Saoudite ou en Biélorussie. Nous ne pouvons être victimes d’une peine de mort ou d’une exécution arbitraire par le simple fait d’avoir résisté au pouvoir politique, comme en Egypte ou en Iran. Nous ne sommes jamais torturés par la puissance publique, comme au Nigéria ou en Ouzbékistan. Nous ne subissons pas non plus de graves discriminations publiques et nous ne sommes pas privés de droits fondamentaux en raison de notre identité : nous ne risquons pas la peine de mort si nous sommes homosexuels, comme au Soudan ou au Yémen ; nous ne sommes pas contraintes à porter un vêtement qui nous sépare du reste de la population (le voile) ou à subir des mariages forcés si nous sommes des femmes, comme en Iran. Nos opposants politiques ne sont jamais arrêtés et détenus arbitrairement par l’Etat, comme en Turquie ou en Chine.

Ainsi, par simple respect envers toutes ces populations à travers le monde qui subissent et souffrent de la réalité d’une véritable dictature, et pour tous les hommes qui ont péri au sein d’une dictature dans l’histoire, ayons la dignité de ne pas utiliser ce terme pour qualifier la France d’aujourd’hui. 

Sommes-nous dans un régime totalitaire ?

Si nous ne nous trouvons effectivement pas au sein d’un régime autoritaire et/ou d’une dictature, il semble encore plus difficile d’imaginer l’avènement d’un régime totalitaire en France. Pour autant, certains manifestants ne reculent devant rien et ont été les auteurs de parallèles historiques extrêmement douteux. Prenons une nouvelle fois le temps de la définition du terme étudié. Plus que la dictature, le totalitarisme renvoie à un système politique dans lequel l’Etat – gouverné par un parti unique – s’appuie une puissante idéologie (la seule tolérée au sein du régime) et cherche à exercer une mainmise sur tous les aspects de la vie et toutes les activités humaines. Par essence, le régime totalitaire n’admet strictement aucune opposition politique (passible des pires sanctions), dirige et planifie l’économie, détient tous les moyens de communication et de propagande, et veut prendre le contrôle à la fois de la vie publique et privée des individus du pays. 

Certains manifestants ne reculent devant rien et ont été les auteurs de parallèles historiques extrêmement douteux.

Reprenons le même schéma que précédemment : après la définition, penchons-nous sur les exemples concrets. Puisque le totalitarisme représente la forme la plus extrême de la dictature, nous disposons (heureusement) de relativement peu de cas historiques. Ils sont essentiellement apparus au XXe siècle, l’on cite traditionnellement l’Italie fasciste, l’URSS sous Lénine puis Staline, l’Allemagne nazie, la Chine sous Mao Zedong, la Corée du Nord, le Cambodge des Khmers rouges, Cuba sous Castro ou encore l’Iran sous Khomeini…

En plus du dictateur charismatique tout-puissant qui use du « culte du chef », ces régimes sont tristement connus pour être extrêmement meurtriers. Il s’avère donc, une nouvelle fois, impossible de faire ce procès à la République française. A titre d’exemples, l’on estime que l’URSS serait responsable de 15 à 20 millions de morts, que la Chine de Mao compterait entre 45 et 72 millions de morts et que les Khmers rouges du Cambodge auraient éliminé entre 1,3 et 2,3 millions de personnes sur une population de 7,5 millions à l’époque

Ces terribles faits historiques n’empêchent pas nos “résistants” politiques français à établir les analogies les plus ignobles. Pour certains, on l’a vu, le « Passe sanitaire » est assimilable à l’Apartheid, ou pire encore, à la Shoah. Nous recherchons encore aujourd’hui la décence de ces manifestants français qui n’ont eu aucune honte pour cracher sur la mémoire des millions de juifs victimes de l’Holocauste. En arborant une étoile jaune pour comparer le signe distinctif des juifs victimes de l’Allemagne nazie à un simple document qui atteste que la personne est vaccinée ou négative à un virus, ces manifestants sont allés toujours plus loin dans l’infamie et ont littéralement sali la mémoire d’un génocide. Une entreprise d’extermination qui a conduit, rappelons-le, au meurtre de 5 à 6 millions de juifs, soit les deux tiers des juifs d’Europe. 

Mais cessons de nous concentrer sur ces actes immondes et déviants, cette définition et ces éléments historiques présentés plus haut suffisent à comprendre pourquoi la France contemporaine est à des années lumières d’un régime totalitaire. 

Alors oui, fort heureusement, nous vivons bel et bien dans un régime démocratique et nous pouvons débattre respectueusement, correctement et raisonnablement des décisions politiques prises pour le présent et l’avenir de notre pays. C’est l’essence même et la raison d’être de notre République de discuter ensemble des affaires publiques et de trouver des compromis politiques. Il est même sain de faire usage de notre esprit critique et de s’inquiéter notamment (toujours de la façon la plus rationnelle qui soit) des états d’urgence à répétition qui entravent l’exercice de certaines de nos libertés, du rôle toujours plus secondaire du Parlement français face à la prééminence du pouvoir exécutif ou encore de certaines mesures sanitaires dans le contexte d’une pandémie qui limitent significativement la jouissance de nos droits fondamentaux. Pour autant, ne nous laissons pas tenter par la démesure et ce terrible manque de nuance, ne nous prenons pas pour le nombril du monde et ne perdons jamais de vue la tragique réalité des régimes autoritaires et dictatoriaux qui subsistent partout dans le monde. Ne perdons pas le sens des mots, par honnêteté intellectuelle mais aussi et surtout par décence.