Une Armée sans moyens – Partie I

Vers une sortie de l’Histoire ?

La France possède désormais, au sein de l’UE, la seule Armée crédible, puissante et largement engagée. Les partenaires européens ne semblent pas se préoccuper du développement de leur appareil militaire et se dirigent vers une sortie de l’Histoire ; ils ne pèseront plus dans la géopolitique mondiale. La France résiste et doit s’y opposer mais cela requiert une volonté politique forte et claire pour investir massivement dans les forces armées.

Emilien Pouchin

Rapide contexte géopolitique

En premier lieu, il convient de rappeler que les Livres blancs de la défense et de la sécurité nationale ont pour but de définir la stratégie et les priorités de la politique de défense pour faire face aux menaces actuelles et futures. Les deux derniers à avoir été publiés datent de 2008 et de 2013. Déjà, ils décrivaient un emballement de l’ordre international, un changement des menaces, une montée de l’incertitude et un certain durcissement des opérations. En 2017, la Revue stratégique commandée par Emmanuel Macron a permis d’actualiser le constat. Qu’en est-il ? Le monde s’est-il calmé ou davantage déstabilisé ? Dans sa préface, le nouveau Président estime que « sur la scène internationale, la menace d’une déflagration majeure redevient possible. Les affirmations de puissance et les régimes autoritaires émergent ou reviennent, tandis que le multilatéralisme semble s’effacer devant la loi du plus fort ». Ces propos sont aussitôt confirmés par Florence Parly, qui ajoute que « les cadres internationaux sont remis en cause et affaiblis, tandis que des armements avancés se diffusent de plus en plus largement, au profit des Etats comme des groupes non étatiques. ». Ainsi, la Revue stratégique de 2017 confirme et accentue la tendance déjà exposée par les Livres blancs précédents. Du point de vue des relations internationales, la coopération par le multilatéralisme semble s’essouffler au profit du retour des Etats-puissances ; d’un point de vue plus militaire, les menaces se diversifient, se multiplient et se durcissent. Faites un tour de l’environnement stratégique européen, de l’Ukraine au Sahel, en passant par le Caucase et le Proche-Orient, et vous verrez que la dernière décennie a accentué le chaos plutôt que l’inverse.

Face à ce constat lucide, il semble logique, si l’on veut continuer à se faire entendre et défendre nos intérêts, d’augmenter le budget alloué aux forces de défense et de sécurité. Il serait alors possible de rétorquer que telle est la volonté du Président et qu’elle se manifeste au travers de la Loi de Programmation Militaire 2019-2025. Cette loi prévoit en effet une augmentation annuelle du budget de la défense d’environ 24 à 29,5 milliards d’euros, soit un effort total d’environ 280 milliards sur la période 2019-2025. Or, nous verrons que cet effort, au lieu de réellement augmenter les capacités et les effectifs des forces armées, sera tout juste utile à combler les trous et les économies faites sur le dos des militaires depuis environ 30 ans.

Le mythe de la Fin de l’Histoire

A la fin de la Guerre froide, les Européens ont été bercés par le mythe de la fin de l’Histoire défendu par Francis Fukuyama, selon lequel le monde sera inexorablement pacifié grâce à la propagation de la démocratie et de l’économie libérale. Les guerres entre Etats seraient dès lors révolues et les armées ne serviraient que comme des petits corps expéditionnaires utilisés pour des missions d’interposition ou de stabilisation, dans des régions du monde où les conflits mettraient un peu plus longtemps à s’éteindre. Il n’est alors plus nécessaire d’entretenir une armée massive, d’autant plus que la technologisation des équipements est de plus en plus coûteuse. Dans les années 1990, l’idée, notamment soutenue par Laurent Fabius, est donc « d’engranger les dividendes de la paix ». Autrement dit, étant donné que l’Armée française coûte cher et qu’elle sera de moins en moins utile, il est souhaitable de réduire son budget pour le réallouer à d’autres programmes de dépenses publiques.

En réalité, cette volonté d’engranger les dividendes de la paix a mené notre défense vers le mur. Les militaires n’ayant (heureusement) pas le droit d’être syndiqués et étant soumis à un devoir de réserve, il leur était assez difficile de s’exprimer publiquement et de se faire entendre sur le délitement qu’ils vivaient de l’intérieur. C’est ainsi que l’Armée a servi pendant 25 ans de variable d’ajustement pour d’autres politiques publiques, sans se soucier de l’inadéquation entre le mythe de la fin de la guerre et les apparentes évolutions internationales.

Plus précisément, le budget de la défense était, hors pensions de retraites, de 3% du PIB en 1982. Il a chuté à 1,7% en 2011 et jusqu’à 1,44% en 2015. Entre 1982 et 2014, le PIB a certes crû d’environ 1,8% par an mais la baisse de l’effort de défense est manifeste. D’autant plus qu’entre-temps, les équipements se sont technologisés et leur coût a été démultiplié. Il s’agit d’un arbitrage politique au détriment de l’Armée, au préjudice d’un pouvoir régalien et aux dépens de la possibilité de la France de protéger ses intérêts et d’agir sur le cours du monde. Si cette volonté était peut-être compréhensible au début des années 1990, elle n’en n’est pas moins très rapidement devenue anachronique.

2015 : un brutal retour au réel

François Hollande est parfois présenté comme le Président qui a inversé la tendance. Ceci n’est en réalité vrai qu’à partir de 2015. Auparavant, il avait poursuivi la politique de coupes budgétaires drastiques et de rationalisation des dépenses de ses prédécesseurs. Pourquoi l’année 2015 est-elle le tournant ? Les attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan ont été un retour brutal à la réalité ; un rappel que les guerres ne sont pas terminées et qu’elles peuvent nous toucher directement, sur notre territoire, même si elles paraissent lointaines.

L’OTAN a peut-être une responsabilité dans l’aveuglement des Européens. En se reposant sur la pacification du continent européen, nous avons cru que les guerres en Afrique et au Levant étaient loin de nous, alors qu’elles peuvent désormais nous toucher directement. En comptant sur la meilleure Armée du monde pour nous protéger, nous nous sommes pensés hors de portée de toute menace. Or, pouvons-nous réellement compter sur la défense américaine ? Le centre du monde est désormais l’Asie, les intérêts économiques sont moindres et les liens du sang avec les Américains se distendent. Finalement, l’OTAN apparaît comme une bonne excuse pour les Européens préférant faire des économies plutôt que de participer à l’effort collectif de défense. Et malgré tout, la France fait partie des bons élèves…

Quoi qu’il en soit, 2015 a été une année où le pouvoir politique s’est rendu compte des dégâts profonds causés par plus de deux décennies de coupes. Le Chef d’État-major, le Général de Villiers, estimait déjà que toutes les pistes d’optimisation avaient été explorées et qu’aucune marge de manœuvre n’était désormais possible. Il faut croire qu’il n’a pas été écouté puisqu’en juillet 2017, Gérald Darmanin, alors ministre des Finances, a réclamé des économies supplémentaires. C’est là le point de départ de désaccords qui opposeront Emmanuel Macron et le Général de Villiers, ce dernier plaidant que la différence entre les objectifs assignés aux Armées et les budgets alloués pour les réaliser n’était plus tenable. Ne s’estimant plus capable de défendre le modèle d’Armée auquel il croit, il finira par donner sa démission.

Préparation à la guerre de haute intensité

Nous avons « besoin d’une Armée de terre durcie pour faire face à des chocs plus durs », signale le Général Burkhard, Chef d’Etat-major de l’Armée de terre (et futur Chef d’Etat-major des Armées). Le constat de l’emballement du monde semble aujourd’hui majoritairement repris. Selon le SIPRI Yearbook 2020 (Stockolm International Peace Research Institute), l’année 2019 était une année record en termes de dépenses militaires mondiales et vient chapeauter quasiment une décennie de hausse continuelle. Face à ce réarmement généralisé, deux postures sont possibles. La première est de croire que le désarmement va conduire à la paix et que la France doit montrer l’exemple en initiant un mouvement d’ampleur mondiale. Or, si les pays de l’Union européenne se feront une joie de la suivre, il est peu probable que la Turquie, la Russie ou l’Inde en fassent de même. La deuxième est de renforcer l’appareil militaire afin de demeurer crédible, dissuasif et capable de défendre ses intérêts. 

Depuis quelques années, toute la réflexion doctrinale des Armées est tournée vers la préparation à la guerre de haute intensité. Pour simplifier, il faut que nos forces militaires soient à nouveau capables de s’engager dans une guerre longue, dure, létale et contre un adversaire technologisé, qu’il soit étatique ou non. Le général Vincent Desportes estime que pour que notre Armée soit capable de répondre à ce genre de défi, tout en restant interventionniste et en entretenant son arsenal nucléaire, il faudrait monter l’effort de défense à au moins 3% du PIB. Et vu à quel point il paraît difficile d’atteindre le seuil de 2%, nous en sommes encore loin…

Or, nous verrons dans la seconde partie de cet article que la réduction drastique des moyens alloués à la défense entre 1990 et 2015 ont transformé l’Armée française d’une armée de masse en une force échantillonaire et expéditionnaire. Elle est certes extrêmement performante et impressionnante sur les plans tactiques et techniques, mais incapable de s’engager dans un combat de haute intensité, qui requiert la mobilisation d’une masse critique (tant humaine que matérielle) sur le temps long.