La République française en perdition ?

La République est morte, vive la République !

Les « valeurs républicaines », tout le monde en parle sans jamais les définir, sans prendre le temps de les transmettre, comme si elles allaient de soi. Font-elles référence à la devise présente sur tous nos frontons de bâtiments publics : « Liberté, Egalité, Fraternité » ? Ou alors, seraient-ce les quatre piliers de la République française définis à l’article premier de notre Constitution : « indivisible, laïque, démocratique et sociale » ?  C’est sans doute un peu de tout cela. Mais la République étant l’héritage commun de tout citoyen français, chacun peut faire évoluer les « valeurs » qu’on lui reconnaît, et c’est pourquoi l’on peut ajouter à ces valeurs citées : la lutte contre les discriminations ou le féminisme

Lucas Da Silva

Un régime politique et démocratique en crise 

Aujourd’hui, l’on peut s’accorder sans mal sur le fait que la République ne fait plus consensus parmi la population française (l’a-t-elle déjà fait ?). Ce régime politique étant un combat de tous les jours depuis 1792, date d’avènement de la République en France, il nécessite une légitimation constante, un enseignement sans faille de ses valeurs, et aucune capitulation face à ceux qui cherchent à l’affaiblir. C’est pourtant un fait, la République ne séduit plus et se retrouve en proie à de sévères contestations. Pour preuve, des sondages se multiplient pour montrer que de plus en plus de citoyens seraient prêts à remettre en question l’élection démocratique – 59% des Français seraient d’accord pour confier la direction du pays à des technocrates non élus, selon un sondage Ifop d’octobre 2018 – et pire, une part non négligeable (41%) du peuple serait tentée par la mise en place d’un pouvoir politique autoritaire. 

En ces temps de crise pandémique, il peut paraître difficile d’affirmer que la République défend nos libertés publiques. En revanche, en dehors de ce contexte particulier, il ne faut pas oublier que c’est au sein de ce régime que le peuple français a arraché ses plus belles conquêtes sociales (pensons ici à l’emblématique Sécurité sociale), c’est grâce à ce régime que les droits et libertés fondamentaux ont été accrus, protégés et même gravés dans le marbre, c’est à l’intérieur de ce régime que les minorités sont le mieux défendues… Malgré la crise démocratique que nous traversons aujourd’hui, se traduisant notamment par une défiance croissante des citoyens envers leurs représentants élus au suffrage universel, le désir profond de politique et de participation active du peuple n’a pas disparu, bien au contraire. 

A insi, l’un des principaux défis auxquels doit répondre notre République, c’est la réinvention de notre démocratie afin de répondre aux aspirations de ses citoyens. L’erreur fondamentale de la classe politique française et des dirigeants, dans une logique centralisatrice et de tradition « monarchique », c’est de jouir du pouvoir sans le partager. Comme l’indique parfaitement l’intellectuel français Pierre Rosanvallon, la démocratie ne saurait se limiter à sa seule dimension électorale. (source) Autrement dit, les citoyens ont eux aussi besoin d’implication, de délibération, de participation à l’action politique, et le seul vote à intervalles réguliers ne suffit plus. Le peuple français ressent la nécessité de se réapproprier la souveraineté, qui provient de lui-même. De toute façon, il semble que le mouvement de protestation des Gilets jaunes (soutenu massivement par les Français lors des premiers mois) a été explicite sur ses aspirations : plus de visibilité et moins de mépris pour le peuple français, davantage de « démocratie directe » et même une volonté de redonner une dimension collective à la politique. La République étant née d’une révolution, elle ne pouvait espérer meilleure révolte populaire pour la perpétuer.

Une « valeur républicaine » de plus en plus défiée : la laïcité  

En préambule, il était question des principes républicains, toujours invoqués, mais difficilement qualifiables. On peut tout de même s’accorder sur certaines valeurs fondamentales qui se trouvent à la base de notre régime républicain, et il semblerait que la laïcité « à la française » soit la première d’entre elles. En effet, notre République est par nature laïque puisqu’elle s’adresse au citoyen dans une logique universelle. Afin de soutenir la dimension collective propre au régime républicain, elle fait appel à la conscience citoyenne de chacun et ne souhaite aucunement savoir si l’on est catholique, athée, musulman ou juif (tout en respectant les croyances et la liberté de conscience de chacun). Elle est fondamentalement aveugle aux différences et cherche seulement à ériger une identité commune dans la sphère publique. 

Beaucoup pensent que laïcité française est née avec la fameuse loi de 1905, dite de « séparation des Eglises et de l’Etat », et ce n’est pas tout à fait exact. Ses principes sont bien sûr affirmés grâce à la confirmation de la sécularisation de l’Etat français. Pourtant, historiquement, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 indiquait déjà que le gouvernement devait assurer l’égalité sans aucune discrimination portant sur les opinions religieuses. Mais c’est surtout l’exécution du roi Louis XVI qui constitue l’acte laïc par essence et qui entérine par là même l’avènement de la République. Le renversement définitif de la figure royale signait la fin de l’ordre théologico-politique qui existait en France depuis le baptême de Clovis. La mort de Louis XVI constitue donc la fin de la part sacrée et divine de l’Etat français qui devient désormais pleinement souverain et indépendant de toute forme d’influence religieuse. D’une certaine manière, la mise en scène de la décapitation du roi signifiait déjà la mort de Dieu dans notre société. 

On le voit, la laïcité consacre effectivement la naissance du régime républicain en France. Certes, elle s’est nettement imposée par la force – la loi de 1905 est à cet égard particulièrement dirigée contre l’influence de l’Eglise catholique – mais tout comme la République, elle est un combat de tous les jours et est aujourd’hui grandement contestée. Selon une enquête récente de l’institut Ifop, l’on constate en France une défense de la laïcité de plus en plus faible chez les jeunes et l’on observe par la même occasion une fracture générationnelle importante. En effet, sur un échantillon représentatif de lycéens, l’on apprend notamment qu’une majorité d’entre eux seraient favorables à l’autorisation du port de signes religieux ostentatoires à la fois dans les lycées (52%) et les collèges (50%) publics – le fossé générationnel est clair : l’on retrouve seulement la moitié (25%) de ces chiffres si l’on prend en compte la population française totale. L’interprétation de la laïcité française est également biaisée chez ces jeunes ; nous l’avons vu, ce principe s’avère par nature « en lutte » contre toute influence religieuse dans la sphère publique (tout en permettant à chaque pratiquant de vivre sa foi librement), pourtant une part très significative des lycéens interrogés (37%) estiment que les lois laïques de notre pays sont discriminatoires envers les musulmans et 43% jugent la laïcité discriminatoire envers au moins une religion (une proportion qui atteint d’ailleurs 89% chez les jeunes musulmans).

Trêve de chiffres, ces seules données révèlent une laïcité mise en danger sur notre propre territoire alors qu’elle constitue le pilier de la République française. Actuellement, celle-ci doit faire face au retour du religieux dans notre société : hier, le problème du pouvoir républicain était le catholicisme, aujourd’hui, l’enjeu est l’islam. Doit-on s’en inquiéter ? Pas nécessairement si une réaction se constitue pour réaffirmer les valeurs qui rassemblent le peuple français (et non pas qui le divisent). Comme tous nos principes fondateurs, la laïcité doit être transmise à nos enfants au quotidien, nous devons perpétuer l’enseignement de cette valeur qui représente un héritage commun et qui offre à chaque croyant l’assurance de pratiquer sa religion comme il le souhaite dans le respect de ses concitoyens. Il faut expliquer à nos jeunes que la laïcité, au lieu de rejeter les croyants, est un vecteur de réalisation de nos autres grandes valeurs : la fraternité, l’égalité et même la liberté. Au sein de la « res publica » (la « chose publique »), un tel n’est pas musulman, un autre n’est pas chrétien, nous avons toutes et tous une identité commune qui est l’appartenance à la nation française. Et nous avons besoin plus que jamais de ce lien qui nous unit – qu’on nomme « laïcité » – afin de générer un sens collectif, et non pas une logique de revendications particulières. 

Pour conclure cette tribune se voulant volontairement non exhaustif, nous sommes partis de deux « valeurs républicaines », ou communément acceptées comme telles : la démocratie et la laïcité, pour montrer que la République française était minée par de nombreux défis de taille. Ces enjeux ne sont pas à prendre à la légère puisque, comme cela a été expliqué tout au long du propos, ils se rapportent directement aux principaux fondements de notre régime politique. Bien entendu, nous aurions pu également évoquer la valeur de l’égalité, nous aurions pu aussi traiter du caractère « social » de la République française ou même de féminisme. Quoi qu’il en soit, la République peut sembler en perdition – comme souvent dans son histoire – mais elle n’est pas morte !