La centralisation de la santé publique : un processus inéluctable ?

Un phénomène centralisateur exacerbé par la crise de la Covid-19

N.B : Il convient de préciser que cet article a été conjointement rédigé par Lucas Da Silva, co-fondateur de Skopeo, et par Baptiste Da Silva venant apporter son regard en tant qu’étudiant en santé publique.

Voici maintenant un an que nous traversons une grave crise sanitaire, politique, économique et sociale provoquée par l’irruption du coronavirus Covid-19. Une période suffisamment longue pour bénéficier du recul nécessaire nous permettant de mener une réflexion sur la centralisation de la santé publique et plus généralement de la prise de décision politique en temps de crise. Tout au long de ces interminables mois de pandémie, les mesures gouvernementales ont été prises verticalement et les restrictions aux libertés publiques n’ont cessé de fleurir. Comment justifier un tel phénomène politique ? La santé publique est-elle nécessairement centralisée ? Est-ce un danger pour notre démocratie ?

Lucas Da Silva

Collectivités territoriales et Santé publique : une ambiguïté juridique et politique 

Didier Raoult a été l’un des personnages emblématiques de cette crise sanitaire. Au-delà de toutes les considérations scientifiques qui émanent des controverses l’incombant, il a été pour beaucoup l’incarnation de cette « France périphérique » (pour reprendre l’expression du géographe Christophe Guilluy) face au pouvoir des élites concentrées « là-haut ». Une analogie similaire peut être faite à partir de la décision rendue par le Conseil d’Etat dans l’affaire Commune des Sceaux le 17 avril 2020. Philippe Laurent, en qualité de maire, a pris un arrêté rendant obligatoire le port du masque dans sa commune lançant à sa manière un appel à l’Etat pour une gestion sanitaire territorialement différenciée dans laquelle les collectivités auraient toute leur importance. La suspension de cet arrêté donnera le ton sur la relation de subordination auxquelles vont être confrontées les collectivités durant les mois suivants, et par la même occasion le coup d’envoi de débats passionnés sur la place de la décentralisation dans la gestion de cette crise.

La promulgation de l’état d’urgence sanitaire le 24 mars 2020 s’inscrit dans un « état d’exception », qui apparaît comme « un moment pendant lequel les règles de droit prévues pour des périodes de calme sont transgressées, suspendues ou écartées pour faire face à un péril. Pendant ce moment, on assiste à une concentration du pouvoir, en général au profit de l’exécutif et (…) à la réduction ou à la suspension des droits jugés fondamentaux pendant les périodes de calme. Il s’agit d’un moment par définition fugace, temporaire pour faire face à un péril donné ». Une réflexion sur le phénomène d’accoutumance aux régimes et mesures d’exceptions dans les Etats de droit sera proposée plus loin dans l’article ; pour l’heure, il nous importe de comprendre la manière dont cela a pu influencer les relations entre Etat et collectivités. Cette question a en réalité déjà été abordée il y a près de vingt ans, lorsqu’une police administrative spéciale en matière sanitaire a été créée en 2004. C’est ainsi qu’en vertu du code de la santé publique, le ministre chargé de la santé peut « prescrire (…) toute mesure proportionnée aux risques courus et appropriée aux circonstances de temps et de lieu afin de prévenir et de limiter les conséquences des menaces possibles sur la santé de la population » (source). Cela vient placer le maire dans une position inconfortable en matière d’action de santé publique puisque le code général des collectivités territoriales l’autorise à agir « pour prévenir (…) et faire cesser (…) les maladies épidémiques ou contagieuses » au titre de son pouvoir de police administrative générale (source). Ses marges de manœuvre sont ainsi considérablement réduites étant donné que la police spéciale a vocation à primer sur la police générale. On entrevoit ici une première superposition juridique qui rend les compétences du maire quelque peu ambiguës, et qui finalement semblent laissées à l’appréciation du juge. L’on peut ici émettre l’hypothèse que face aux incertitudes scientifiques liées à ce virus, notamment les premiers mois de l’épidémie, les juges n’ont pas voulu amplifier cette cacophonie en limitant les mesures prises par les communes qui entrent en contradiction avec celles de l’Etat. Ces décisions ont d’ailleurs souvent été l’occasion pour les élus locaux de faire entendre leur voix, notamment sur la vision jugée trop centralisée de l’Etat, jusqu’à évoquer un certain « jacobinisme sanitaire ». Cette défense de la décentralisation s’appuie sur un discours politique inchangé : « ils ne cessent d’exalter la valeur “irremplaçable” du terrain qui permet de “prendre le pouls de la population”, “d’écouter ses doléances”, de comprendre ses aspirations » (source). A travers cette légitimation de la proximité, et plus généralement l’interpellation des pouvoirs publics sur une gestion de crise jugée chaotique, les élus locaux endossent finalement un rôle éminemment politique : celui de contre-pouvoir (et cela dans un contexte où la démocratie semble avoir été mise à mal, nous y reviendrons plus tard). 

Il n’en demeure pas moins que malgré cette relégation des collectivités au second plan, la lutte contre l’épidémie a révélé les quelques compétences sanitaires dont elles disposent. Gérard Larcher, président du Sénat, soulignait l’été passé que « la crise sanitaire a montré la réactivité des collectivités territoriales face à un État défaillant devant l’urgence » (source). Concernant les communes, elles assurent principalement le service communal d’hygiène et de santé. Elles se sont à ce titre mobilisées dans le cadre de désinfections de certains lieux publics. Elles sont également enjointes à faire remonter toute information d’ordre épidémiologique à l’agence Santé Publique France dans le cadre de leur veille sanitaire, cela a largement facilité le repérage des foyers épidémiques dès les premiers jours de la pandémie. Enfin, les communes peuvent contribuer financièrement aux mesures d’aide à l’installation des professionnels de santé afin de lutter contre les déserts médicaux, elles ont ainsi pour beaucoup d’entre elles assumé la création de fonds d’équipement d’urgence pour ces professionnels dans le cadre de l’épidémie. En matière de santé publique, les départements sont d’une part en charge des vaccinations obligatoires, et d’autre part des services de protection maternelle et infantile (PMI). Ils disposent également de compétences partagées dans le cadre de la création d’établissements et services sociaux et médico-sociaux et dans la gestion de certains établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD), ce qui explique leur implication dans les campagnes de dépistage et de vaccination dans ces mêmes établissements. La position des régions en matière sanitaire est quant à elle ambiguë, notamment du fait que les Agences régionales de santé (ARS) sont positionnées sur ce même échelon. Le code de la santé publique, très vague, reflète cette incertitude sur son rôle : « le conseil régional peut définir des objectifs particuliers à la région en matière de santé. Il élabore et met en œuvre les actions régionales correspondantes ». En pratique, les régions interviennent donc notamment dans le champ de la prévention (activité essentielle durant l’épidémie). Il est à noter qu’en matière de formation professionnelle, la région demeure relativement influente dans le champ de la santé. La région peut ainsi autoriser la création des instituts de formation des professionnels de santé, des aides-soignants, des auxiliaires de puériculture, des ambulanciers et des cadres de santé. Enfin, tout comme les communes, les régions peuvent favoriser financièrement la venue des professionnels de santé sur leur territoire, et ont participé à l’élaboration de fonds d’équipement d’urgence. 

C’est ainsi qu’en dépit de compétences marginales, les collectivités territoriales ont su démontrer qu’elles pouvaient répondre présentes lorsque l’action publique centralisée faisait défaut. Le débat reste prégnant sur la place à accorder à ces collectivités, notamment sur le transfert de prérogatives de santé aux échelons décentralisés. A ce jour, cette idée semble vouée à l’échec. La part consacrée aux dépenses de santé en France est importante et semble être sur le chemin d’une augmentation ces prochaines années. La centralisation de la santé permet quant à elle de réduire considérablement ces dépenses de fonctionnement grâce à des regroupements institutionnels (économies d’échelle). Toutefois, ne peignons pas un tableau trop négatif. L’idée d’une meilleure association des collectivités aux décisions prises sur leur territoire pourrait être envisagée, notamment en augmentant la part des élus dans des instances telles que le conseil de surveillance au sein de chaque ARS.

Les agences régionales de santé : « de belles voitures dans lesquelles on n’a pas mis d’essence »

Les « ARS ». Certains n’ont ces derniers mois que ce sigle à la bouche. Elles seraient tout ou partie responsables d’une gestion de crise chaotique et plus généralement de tous les maux affectant notre système de santé. En clair, elles endossent le rôle de bouc-émissaire. Ce climat de défiance vis-à-vis de ces agences n’est pas nouveau. Dès leur implantation dans le paysage institutionnel français en 2009, elles ont été confrontées à de vives critiques. Mais alors, pourquoi ces agences présentées à la fois comme innovantes, déliées de l’emprise du pouvoir central et au plus proche des territoires sont-elles autant contestées, voire détestées ? Ce rôle de « tampon » absorbant toutes les critiques sans avoir les moyens d’y répondre ne serait-il finalement pas l’un des objectifs recherchés ? Tâchons d’analyser la place qui leur est accordée au sein de notre système de santé.

Historiquement, c’est à partir des années 1960 qu’ont été créées successivement les directions départementales et régionales des affaires sanitaires et sociales (DDASS / DRASS), alors toutes deux placées respectivement sous le contrôle du préfet de département et de région. Ces entités s’inscrivaient dans le schéma d’une déconcentration classique avec une administration centrale déployant ses services déconcentrés. Les ARS, par le statut juridique d’établissement public administratif (EPA), viennent rompre avec cette conception pour tendre vers une administration dotée d’une certaine autonomie, ce que le corps préfectoral digèrera mal. Elles permettent par la même la fusion de sept organismes (ARH, GRSP, MRS, URCAM, CRAM, DDASS, DRASS), ce qui leur confère mécaniquement des attributions très (trop) larges, et permet de nombreuses économies. Cette volonté s’insère dans un contexte politique et économique particulier : la consolidation budgétaire post-crise financière de 2008 caractérisée par une exigence forte de maîtrise des dépenses et de désendettement.

Mais ne nous méprenons pas, cette autonomie affichée n’est que de façade, elle apparaît en réalité « paradoxale et contrôlée » (Frédéric Pierru). Les ARS demeurent en effet très liées à leur tutelle, le Ministère de la santé, et plus généralement à l’ensemble des administrations centrales. Le nombre de directives qu’elles reçoivent quasiment quotidiennement atteste de cette situation, et ce, malgré un filtrage effectué par le Conseil national de pilotage (CNP) présidé par le Ministre de la santé, qui est souvent apparenté comme le « donneur d’ordre ». Il faut également relever que le Conseil de surveillance de chaque ARS, au-delà d’intégrer trois représentants de l’Etat parmi ses membres permanents, est présidé par le préfet de région. Les directeurs généraux des agences (DGARS) sont nommés et révocables en Conseil des ministres. Cette prégnance de l’Etat se caractérise de deux autres manières. D’abord, pour ne pas trahir cette autonomie de façade, les ARS et l’Etat sont liés par un contrat pluriannuel d’objectifs et de moyens (CPOM). L’on pourrait ainsi penser que le choix d’un contrat plutôt que le recours à des actes administratifs unilatéraux favoriserait la discussion et le compromis entre les deux parties. Il n’en n’est rien : les ARS reçoivent une trame peu modulable préparée par l’administration centrale et dont les objectifs et indicateurs nationaux prennent le pas sur cette volonté d’adaptation aux territoires régionaux. D’autre part, les instruments de financement sont établis au niveau national : objectif national des dépenses d’assurance maladie (ONDAM), tarifs de la tarification à l’activité (T2A). L’on peut déjà l’entrevoir, à travers ces exemples, que les marges de manœuvre sont quasiment inexistantes pour les ARS. Et lorsqu’on leur accorde une certaine souplesse financière, notamment grâce à un fonds d’intervention régional (FIR) en légère croissance, elle semble dérisoire : 3,7 milliards d’euros en 2019 pour un ONDAM fixé à 200,3 milliards. Et comme si cela ne suffisait pas, chaque année depuis leur création, les ARS doivent faire face à des suppressions de postes, encore 258 en 2018.

Alors, soyons clair : les objectifs prévus par le Ministère lors de la création de ces agences ont-ils été atteints ? Pour la réduction des inégalités sociales et territoriales de santé, c’est raté, elles se sont creusées de manière générale, voire accentuées entre centres et périphéries. Mais ce constat d’échec peut être mis en parallèle de l’objectif des 5000 cas quotidiens proposé par Emmanuel Macron pour lever le confinement : l’échec, ici aussi, était pleinement prévisible. Une question demeure en suspens : comment peut-on espérer des résultats satisfaisants d’agences aux missions innombrables dépourvues de réels moyens financiers et humains ? Au ministère, on préfère en rigoler : ce sont « de belles voitures dans lesquelles on n’a pas mis d’essence » (propos recueillis par Christine Rolland et Frédéric Pierru). Il devient pourtant urgent de passer à la pompe. 

On l’a vu, les ARS sont prises en étau entre une administration centrale prégnante et une autonomie étriquée, tout cela sur fond d’une rhétorique faisant l’éloge du territoire et de la proximité. Cette position ambivalente a suscité la colère de nombreux élus locaux dans le cadre de la gestion de la crise sanitaire. Il convient de souligner qu’à travers leur rôle de coordination, les ARS ont été essentielles. Comme mentionné précédemment, elles sont le fruit d’une fusion de sept organismes indépendants les uns des autres, et cet éclatement n’aurait manifestement pas facilité la gestion en période de crise. Sur la question des masques et des médicaments, on sort totalement du champ de compétence des ARS. Il n’existe aucun stock d’équipements ou de médicaments géré par ces dernières, ces attributions reviennent à Santé Publique France et à l’Agence nationale de sécurité du médicament. Pour autant, les ARS ont pu organiser la répartition de certains équipements provenant de dons ou de stocks d’entreprises ou d’administrations diverses. De manière générale, il semblerait que les élus locaux n’aient pas toujours bien compris le périmètre de leurs interventions. 

La centralisation accrue lors de la crise de la Covid-19 : une vie démocratique mise entre parenthèses 

Tandis que certains arguent que toute crise nécessite inévitablement un pouvoir politique fort incarné par un Etat centralisé salvateur, il semble important d’interroger la compatibilité entre un régime au sein duquel le pouvoir exécutif prime sur tous les autres et le régime que l’on nomme communément « démocratie ». Sur ce sujet, le secrétaire général de l’ONU lui-même, Antonio Guterres, a tiré la sonnette d’alarme tout récemment (le 22 février dernier) en déplorant que la pandémie de Covid-19 pouvait servir de prétexte pour certains Etats en vue de réprimer. Il convient ici de le citer avec ses propres termes : « Brandissant la pandémie comme prétexte, les autorités de certains pays ont pris des mesures de sécurité sévères et des mesures d’urgence pour réprimer les voix dissonantes, abolir les libertés les plus fondamentales, faire taire les médias indépendants et entraver le travail des organisations non gouvernementales ». Ainsi, dans le contexte que nous connaissons depuis désormais un an, il semblerait que la crise pandémique ait mis à mal la confiance envers les autorités publiques – phénomène qui existait déjà avant – et plus globalement notre système démocratique.

Bien entendu, ce sont les libertés fondamentales qui ont le plus souffert tout au long de la crise, ceci étant guidé par un devoir de protection de la vie des citoyens. Pour les gouvernants, il fallait donc trouver un juste équilibre, un arbitrage délicat, pour qu’ainsi les atteintes aux libertés puissent être qualifiées de « proportionnelles ». Dans ce cadre, la pente peut vite devenir glissante : l’exigence de proportionnalité n’étant pas respectée, c’est toute la démocratie libérale qui en sort affaiblie… Surtout, si la suspension de libertés publiques peut se légitimer en période de crise, celle-ci doit nécessairement rimer avec un rétablissement des normes démocratiques lorsque nous aurons vaincu la pandémie. Autrement dit, les mesures exceptionnelles (pensons ici à l’état d’urgence faisant suite aux attentats islamistes en France) ne sauraient entrer durablement dans le droit commun.

Ainsi, concentrons-nous sur la France et constatons la pratique du pouvoir politique propre à notre système institutionnel. Pour endiguer et combattre le virus, la Ve République – que certains juristes qualifient de « monarchie présidentielle » – a confirmé (si cela était encore utile) la prise de décision extrêmement verticale et centralisée dans notre pays. En effet, au cours de la crise, toute la population française se retrouve fréquemment suspendue à une allocution présidentielle ou à une déclaration ministérielle. Ce ne sont d’ailleurs pas des annonces anodines ou sans conséquence puisqu’elles sont susceptibles de suspendre des libertés quotidiennes qui constituent souvent la base d’une démocratie libérale comme celle d’aller et venir (ou de circulation), celle de réunion, celle de manifester ou même celle de travailler… Par ailleurs, on le sait, l’une des grandes tendances de la Ve République est d’attribuer au Parlement un rôle secondaire, voire marginal. Sur ce point, l’on peut observer que cette caractéristique regrettable pour un régime démocratique s’est largement amplifiée tout au long de la crise de la Covid-19.

En outre, le 29 février 2020, il y a tout juste un an, une pratique inédite du pouvoir était introduite par le Président Macron avec la convocation d’un Conseil de défense exceptionnel. Aujourd’hui, après douze mois de crise sanitaire, cette information ne semble plus du tout « exceptionnelle » aux yeux des Français tant les Conseils de défense sont devenus un élément presque quotidien. Originellement, il est intéressant de souligner que ce Conseil de Défense et de Sécurité nationale, comme son appellation l’indique parfaitement, a été conçu pour gérer la force armée, les questions de stratégie militaire ou les opérations extérieures, notamment lors des crises majeures nécessitant une réaction urgente vis-à-vis de la sécurité de la Nation. 

Nombre d’observateurs s’étonnent de l’usage rituel qui est fait de cet organe dans un contexte de crise sanitaire et qu’il soit devenu le principal outil du pouvoir exécutif pour prendre ses décisions. Le juriste français et spécialiste du droit constitutionnel Jean-Philippe Derosier s’est dit interpellé « par l’usage qui est fait du Conseil de défense dans le cadre d’une épidémie, ce qui n’a rien à voir avec un engagement militaire » (source) et s’inquiète pour le manque de transparence évident de ces réunions en petit comité, sans parler de l’absence de consultation dans un tel cadre du Parlement, des élus locaux ou des partenaires sociaux. De la même façon, la politologue Chloé Morin, ancienne conseillère auprès du Premier ministre, se soucie de l’absence de véritables contre-pouvoirs et de réel débat parlementaire tout au long de cette crise (a contrario, ce dernier, par le biais du fait majoritaire, ne sert finalement qu’à entériner les choix du Président) ; tout en dénonçant la conception « monarchiste » et «  absolutiste » (source) du pouvoir que nous avons conservée en France.

« L’Europe de la santé » : le point sur le véritable rôle joué par l’Union dans la crise 

Ah l’Europe ! En voici une qui n’a pas été épargnée non plus lors de cette crise sanitaire, loin s’en faut. Dès les premiers moments de la pandémie, l’on entendait l’accusation suivante : si les pays européens avaient échoué à endiguer la Covid-19, c’était à cause de l’Union européenne (UE) qui souffrirait d’un déficit de solidarité, alors même que la santé publique ne relève pas de ses compétences ! En effet, il est important de le rappeler, la santé publique ne fait aucunement partie des prérogatives de l’Union, elle n’entre pas dans ses compétences partagées, et encore moins dans ses compétences exclusives. L’UE n’a pas la capacité de prendre des décisions sanitaires, elle ne peut adopter des actes législatifs contraignants (comme elle le fait pour l’union douanière ou pour la politique commerciale par exemple) et elle ne peut non plus légiférer dans ce domaine en collaboration avec les Etats membres (comme elle le fait pour l’agriculture ou pour l’environnement par exemple). En revanche, ce qu’elle peut seulement entreprendre dans le champ de la santé, dans une logique de « compétence d’appui », c’est un soutien ou une impulsion de coordination des actions des pays membres de l’Union. Par ailleurs, il faut ici souligner que toutes les compétences communautaires sont soumises au principe de subsidiarité, ce qui signifie que l’UE intervient seulement si une action publique peut être menée de façon plus judicieuse à l’échelle européenne. Tous ces éléments viennent nous aider à appréhender le rôle tout à fait secondaire de l’Union lors de cette période de crise sanitaire. 

Sortons maintenant des considérations de responsabilité (souvent fantasmées) de l’UE dans la mauvaise gestion de la crise sanitaire et concentrons-nous désormais sur le rôle effectivement assumé par l’Union pour appuyer l’action des Etats membres. Pour revenir quelque peu en arrière, c’est à l’occasion du traité de Maastricht en 1993 que la politique de santé publique a été officiellement mentionnée pour la première fois dans un traité européen afin d’encourager les États membres à coopérer au niveau de la protection de la santé humaine. Aussi, ce qui nous intéresse particulièrement ici, c’est cette base juridique qui a mené à la création de l’Agence européenne des médicaments en 1995. Il s’agit de cette même agence qui est chargée d’établir des rapports de sécurité afin d’évaluer scientifiquement la qualité des vaccins contre la Covid-19 et de s’assurer qu’ils ne présentent aucun risque ou effet indésirable chez les futurs patients.

Toujours sur le sujet des vaccins, un autre rôle important de l’Union européenne – parfois décrié – s’est trouvé dans la négociation des contrats d’achat avec les producteurs de vaccin par la Commission européenne. Ainsi, de leur côté, les Etats membres ne sont pas responsables de l’achat des fameuses doses mais ont opté pour une délégation de ces négociations à l’Union afin de privilégier une action commune. D’un point de vue sanitaire, cette stratégie de coordination semble judicieuse. En effet, dans un espace géographique aussi ouvert que le marché intérieur européen, il aurait été absurde que des Etats membres puissent vacciner leur population en tirant profit de leur puissance financière tandis que leurs propres voisins et plus proches partenaires n’auraient pas eu les moyens d’accéder si facilement aux vaccins. Sans un accès équitable à la vaccination, on peut imaginer sans difficulté une Allemagne (première puissance économique européenne) bien dotée de cette précieuse protection immunologique face à une Autriche et à une Tchéquie (respectivement neuvième et treizième puissances économiques européennes) beaucoup moins bien loties que leur voisine germanique. Ainsi, la distribution proportionnellement équitable des vaccins aux pays membres de l’Union permet d’entrevoir – à terme – une immunité collective à l’échelle de l’espace européen. 

Enfin, sur le thème de plus en plus évoqué de « l’Europe de la santé », que nous réserve l’avenir ? Historiquement, tout au long de la construction européenne, les compétences de l’Union se sont élargies afin de mieux répondre aux enjeux contemporains et aux grands défis mondiaux. Il est clair que la pandémie de Covid-19 restera longtemps dans les mémoires comme l’une des plus graves crises internationales des dernières décennies. Quand nous aurons vaincu le virus, il sera de bon ton de clamer : « Plus jamais ça ! ». Ainsi, les périodes de crise mondiale mènent à de profondes réflexions sur notre modèle de société (et parfois même à des refontes). Il apparaît évident que les dirigeants, pour mieux préparer l’avenir et pour éviter qu’une grave pandémie réapparaisse, chercheront davantage à prévenir plutôt qu’à guérir. 

Pour ce faire, peut-être décideront-ils d’augmenter les moyens communautaires et d’accroître le rôle de l’Union européenne dans le domaine de la santé publique. Il n’est pas question ici d’émettre des spéculations rétroactives sur la gestion de la crise sanitaire, mais l’on peut tout de même imaginer qu’une meilleure coordination européenne dès l’apparition de la Covid-19 aurait pu faciliter une prise de décision efficace. On peut ici penser à un meilleur accès aux soins de santé transfrontaliers, au financement de la recherche, à l’espace Schengen et à la question tendancieuse des frontières, à la prise en charge partagée des malades (comme cela fut déjà observé avec les transferts de patients entre pays européens), à la mise en oeuvre de mesures communes pour les territoires transfrontaliers, à la production de nos propres médicaments pour ne plus dépendre de la Chine ou de l’Inde…etc. Tous ces éléments nous permettent d’envisager une meilleure coopération européenne en matière de santé publique, alors que la crise que nous traversons nous en a montré l’utilité potentielle. 

Pour conclure ce dossier portant sur la gestion de la crise liée à la Covid-19, parfois jugée chaotique, nous avons illustré à quel point les politiques et l’administration ont usé à outrance de la centralisation de la santé publique, en laissant une place excessivement marginale aux collectivités territoriales. Originellement, l’on peut justifier cette concentration de la santé publique dans les mains du pouvoir central par une volonté de réduction des inégalités territoriales et par une application homogène des directives sanitaires, d’autant plus en temps de crise. Aujourd’hui, nous constatons que ce schéma ne satisfait plus véritablement, notamment en raison de l’appel des collectivités à plus d’implication dans la gouvernance sanitaire et parallèlement aux doléances des citoyens à plus de démocratie et de libertés. Ainsi, à la sortie de la crise de la Covid-19, nos dirigeants politiques en tireront-ils les leçons nécessaires ?