L’impact du confinement sur les addictions des Français

Maxime Feyssac

Aujourd’hui, Skopeo est fier de vous présenter sa première enquête sociologique, sous la forme d’un sondage. Bien sûr, vous connaissez le refrain : « l’opinion publique n’existe pas » nous disait Pierre Bourdieu. Alors, avant de commencer, soyons clair : cette enquête, basée sur les témoignages de 426 personnes, n’a pas pour vocation d’établir un sondage exhaustif et exact de la situation actuelle. Son but n’est pas d’établir des vérités universelles. Cependant, il pourra nous aider à comprendre les grandes tendances traversant le public, et à mieux appréhender les phénomènes sociaux propres au confinement. 426 personnes, ce ne sont pas 67 millions de Français, mais elles permettent quand même de se faire une idée de la réalité. Par ailleurs, l’étude a été menée en adoptant la forme d’un questionnaire en ligne, posté sur Facebook et Instagram, sous le format Google Form. Il faut donc prendre en compte les biais inhérents à ces réseaux sociaux, surtout le fait que l’audience ayant répondu était plutôt jeune en moyenne (entre 16 et 30 ans pour la plupart). A vrai dire, cette enquête aurait presque pu s’appeler « l’impact du confinement sur les addictions des étudiants », tant ils représentent une majorité de témoignages. Dans un contexte de détresse étudiante, provoquée par les tergiversations du gouvernement en pleine crise sanitaire, nous pensons qu’il est important de partager cette étude avec vous. Mais sans plus d’introduction, commençons.

Pourquoi étudier les effets du confinement sur les addictions des Français ?

Tout d’abord, car les Français semblent être assez friands des drogues de manière générale. Rappelons que selon l’OFDT (Observatoire français des drogues et des toxicomanies), le terme de drogue « recouvre l’ensemble des produits psychoactifs dont la consommation perturbe le système nerveux central en modifiant les états de conscience. » Le degré de légalité d’une substance ne détermine donc pas son appartenance ou non à la catégorie « drogue ». L’alcool est une drogue, le tabac est une drogue, le café est une drogue, etc. Or, selon les derniers chiffres publiés dans le rapport 2019 de l’OFDT, l’alcool et le tabac demeurent les drogues les plus consommées par les Français. 27% des adultes fument tous les jours et 10% boivent quotidiennement de l’alcool. La France reste donc devant la plupart des pays européens dans ce domaine (33% de fumeurs quotidiens parmi les 15 ans et plus, 24% en moyenne au niveau européen, en 2017). Enfin, en termes de consommation de marijuana, la France est en tête des pays de l’UE : le cannabis est la drogue illicite la plus consommée en France puisqu’on observe 1,4 millions de consommateurs réguliers. Chez les 15-16 ans en France, 17% sont des consommateurs de cannabis, la moyenne étant de 7% en Europe. A l’âge de 16 ans, les jeunes Français sont donc les premiers consommateurs d’Europe. Or, on pourrait penser, comme c’est le cas de nombreuses personnes, qu’avec l’arrêt des événements festifs, qu’avec la fermeture des lieux de sociabilité comme les bars, boites et restaurants, cette consommation de tabac, alcool et cannabis aurait baissé.   

Mais c’est là qu’intervient notre deuxième constat : il n’a pas été prouvé que l’isolement réduit la consommation de drogues et les addictions. Au contraire, de nombreuses études prouvent l’inverse. Ainsi, dès 1978, le psychologue canadien Bruce K. Alexander a mené une expérience qui allait révolutionner la façon dont nous comprenons les addictions. Cette expérience nommée « Rat Park » a abouti à la principale percée de l’époque dans ce domaine : le lien sous-jacent entre l’environnement d’une personne et ses addictions. L’expérience Rat Park visait à prouver que la psychologie était la principale cause de l’addiction, et non la drogue elle-même. Avant l’expérience d’Alexander, les études de dépendance utilisant des rats de laboratoire ne modifiaient pas l’environnement du rat. Les scientifiques plaçaient les rats seuls dans de minuscules cages isolées, appelées « Skinner boxes » et les affamaient pendant des heures. Les rats pouvaient choisir de s’injecter diverses drogues en poussant un levier dans la cage. En général, les rats appuyaient sur le levier jusqu’à l’overdose. Les études ont donc conclu que les drogues provoquaient une dépendance irrésistible à cause de leurs propriétés spécifiques. Cependant, les rats sont, comme les humains, des créatures sociales par nature qui se développent au contact et en communication avec d’autres congénères. Mettre un rat en isolement produit le même effet que pour un humain. Si les prisonniers en isolement avaient la possibilité de prendre des narcotiques abrutissants, ils le feraient probablement.  Alexander a donc construit « un parc à rats » avec des jeux, beaucoup de nourriture et un espace pour s’accoupler, et 16 à 20 rats des deux sexes se mêlant les uns aux autres. Cependant, les rats avaient toujours la possibilité d’activer un levier pour recevoir de la drogue. Les scientifiques ont constaté que les rats de Rat Park ingéraient des doses de drogues 19 fois moins importantes que ceux des Skinner Boxes. Même les rats enfermés dans des Skinner Boxes pendant 57 jours se sont sevrés naturellement à Rat Park. Peu importe ce qu’ils ont essayé, Alexander et son équipe n’ont jamais produit ce qui ressemblerait à une dépendance chez les rats hébergés à Rat Park. Sur la base de l’étude, l’équipe a conclu que les drogues seules ne provoquent pas d’addiction. Au contraire, l’environnement d’une personne alimente une dépendance. Des sentiments d’isolement, de solitude, de désespoir et de manque de contrôle, fondés sur des conditions de vie insatisfaisantes, rendent une personne dépendante des substances. Dans des conditions de vie normales, les gens peuvent résister à l’addiction aux drogues et à l’alcool.  

Vous commencez à comprendre où nous voulons en venir : à l’image des sujets d’Alexander, les Français ont-ils vu leur environnement (l’isolement lié au confinement) avoir un impact négatif sur leurs addictions ? Ou plus simplement : dans quelle mesure la politique d’un confinement généralisé a-t-elle pu influer sur les addictions des Français ? L’étude se concentre d’abord sur les consommations d’alcool, de tabac et de cannabis des Français, et leur évolution, avant d’évoquer d’autres types d’addiction affectés par le confinement dont nous ont parlés les enquêtés.  

I – L’impact de l’arrêt des festivités sur les consommations d’alcool, de tabac et de cannabis

A- Une consommation d’alcool qui baisse de manière générale

Plus de la moitié des sondés admettent que leur consommation d’alcool baisse au moins légèrement (56,6% des enquêtés). Les personnes en question reconnaissent d’ailleurs cette baisse, et la justifient de la manière suivante (tous les commentaires sont retranscrits sans aucune modification ou corrections orthographiques, dans un souci d’authenticité) : 

« Passage d’une consommation abusive (soirée) à une consommation plus de plaisir (bière ou verre de vin en mangeant). » 

« J’ai tendance à moins boire puisque je ne change pas de lieu/ d’ambiance et d’entourage » 

« Une consommation plus ponctuelle avec des alcools et vins de qualité » 

« L’intensité des prises diminue (moins bourré) mais la fréquence augmente (apéro avec quelques bières tous les soirs) » 

 « Je buvais régulièrement même avant le confinement, et pendant celui-ci je consommais moins de quantité mais en consommais plus souvent. » 

« Il y a moins de d’excuse sociale pour boire un verre mais je suis chez mes parents et ils boivent du vin tout les jours alors je prend presque un verre par jour + apéro le week end » 

Plusieurs choses ressortent : tout d’abord, si les Français reconnaissent une baisse de leur consommation d’alcool, beaucoup indiquent que cette consommation n’a pas disparu pour autant, mais a pris une autre forme (la qualité et la régularité prenant le pas sur la quantité d’alcool consommée). Ainsi, si l’alcool reste la drogue la moins consommée du confinement, 12,9% indiquent que leur consommation n’a pas changé, tandis que 25,1% confessent que leur consommation a augmenté, au moins légèrement. Si la prise d’alcool en grande quantité a donc bien baissé, l’alcool semble trop ancré dans les habitudes, et peut-être dans la culture française pour disparaître (ce qui semble être confirmé par le fait que peu de gens indiquent qu’ils ne consomment jamais d’alcool : seulement 5,4% des sondés).

La consommation d’alcool pendant le confinement (en %)

B- Une consommation de tabac qui se transforme, et qui semble légèrement augmenter 

Si 26,3% des sondés indiquent que leur consommation a baissé, 27,8% confessent une augmentation au moins légère, tandis que 21,6% indiquent que leur consommation n’a pas changé. La consommation de tabac semble donc moins festive que celle de l’alcool. A noter que le nombre de non-consommateurs a augmenté ici : 23,8%. Il faut regarder les remarques additionnelles pour mieux comprendre ces statistiques : 

« Je ne fume pas dans l’appart, c’est plus social ou avec l’alcool » 

« + de cigarettes « d’ennui » » 

 « Je ne fumes pas plus de cigarettes en confinement, mais plus de joints (dans lesquels il y a du tabac) » 

« Fumeur occasionnel que je suis, je n’ai aucunement envie de fumer une clope, contrairement aux moments que je passe avec mes amis en temps normal » 

« L’ennui et le fait de rester à l’intérieur toute la journée me donnent beaucoup plus envie de fumer » 

« Je fume 2x plus de cigarettes si je ne suis pas actif » 

Ainsi, si les fumeurs occasionnels semblent moins fumer avec le confinement, grâce à l’arrêt des festivités, les fumeurs réguliers et intensifs ne semblent pas réussir à se défaire de leur addiction. Au contraire, l’inactivité et l’ennui semblent faire augmenter les prises. A noter aussi que de nombreuses personnes ont confessé ne consommer du tabac qu’avec du cannabis, ce qui pourrait expliquer le fait que pour de nombreuses personnes cette consommation ne change pas. 

La consommation de tabac pendant le confinement (en %)

C- Une consommation de cannabis qui augmente clairement

Il faut d’abord prendre en compte que le cannabis est la drogue la moins consommée de manière générale par les questionnés : 35,2% des interrogés ont déclaré ne jamais en consommer. En revanche, en se penchant sur les comportements des consommateurs, il semble que le fait d’être confiné renforce l’addiction au cannabis. Sur les 426 témoignages, un bon tiers fait état d’une augmentation au moins légère de sa consommation (34,2% des sondés). Près de 20% des personnes disent que leur consommation ne change pas, tandis que « seulement » 10% annoncent que leur consommation baisse au moins légèrement. A première vue, il apparaît assez clair que l’isolement favorise l’addiction au cannabis. Les commentaires permettent de mieux contextualiser cette observation :

 « De manière vicieuse, ça fait passer le temps mais ça rend inerte au final » 

 « Vaut mieux s’ennuyer fonceder qu’agen c’est plus divertissant et passe plus vite » 

« Le fait de ne pas avoir à prendre la voiture me permet de fumer plus souvent sans avoir peur de risque d’accident. » 

 « Sensation de pouvoir gérer en fumant et suivant les cours » 

« L’ennui est un facteur important dans l’augmentation de ma consommation » 

 « En rentrant du travail je n’ai pas de loisir ou d’activité, il est donc plus tentant de fumer plus de joint devant Netflix par exemple » 

Il apparaît clair que le fait d’être isolé, confiné et ennuyé renforce la consommation de cannabis. Parmi les trois drogues citées, le cannabis est celle semblant confirmer le plus la théorie du docteur Alexander. Cependant, il est intéressant de demander aux Français s’ils ont d’autres addictions qui auraient pu être affectées par le confinement. Nous ne prendrons ici que les exemples revenus le plus souvent, le but de cette étude n’étant pas d’analyser de façon exhaustive toutes les addictions.  

La consommation de drogues douces pendant le confinement (en %)

II – Une analyse complémentaire : d’autres comportements et de nouvelles addictions

A – Le numérique, le sexe et la nourriture en tête des autres comportements addictifs 

De nombreuses addictions supplémentaires ont été évoquées dans les réponses. Cependant, celles qui revenaient le plus souvent semblaient graviter autour des thèmes du numérique, du sexe et des troubles alimentaires, comme le rapportent les exemples ci-dessous : 

« Le temps passé sur écrans augmente considérablement (plus de 4h par jour). » 

« Obligé de faire attention pour ne pas finir « addict » aux écrans : entre les infos (dont la consultation peut devenir compulsive), les réseaux sociaux… c’est le problème de devoir rester des heures devant son ordinateur à travailler ou écouter des cours en ligne (où l’attention est très dure à soutenir)… j’ai été obligé de me reprendre en main et de me forcer à sortit marche » 

« toutes les pratiques addictives liées aux réseaux sociaux (tiktok, scrolling etc) concernent plus de la moitié de mes journées, alors que normalement c’est assez rare. Je ne peux plus lâcher mon téléphone, même pour dormir ou prendre une douche c’est difficile » 

« Addiction au Sucre, ma consommation à énormément augmenté pendant le confinement, aujourd’hui si je passe une journée sans vraiment manger de sucré je n’aurai aucune énergie ni motivation à faire quoi que se soit et je serai grave de mauvaise humeur. » 

« Troubles alimentaires revenus (boulimie) » 

« La nourriture : comme la drogue, je mange pour combler le manque. J’ai pris 5 kilos en un mois » 

« J’ai des compulsions alimentaires, c’est à dire que je grignote très souvent pour me « remplir », pour combler un sentiment de vide. Le confinement a tendance à les renforcer vu que ça peut émettre un climat anxiogène » 

« La consommation de cette crasse industrialo-machiste qu’est la pornographie a augmenté énormément » 

« le sex, on se sent seul donc on a encore plus besoin de sex » 

Sur les 133 réponses reçues, 48 font état d’une addiction aux écrans. Cela peut passer par l’ordinateur, le téléphone, la TV, et peut avoir pour objet les réseaux sociaux, les séries, le télétravail ou encore la pornographie. Cette dernière explication est à relier avec la mention de sexe, qui semble également faire partie des addictions mentionnées (13 commentaires). Il serait intéressant de savoir si, par “sexe”, les interrogés entendent seulement une pratique sexuelle avec un partenaire, ou si la masturbation entre dans cette case là ; auquel cas, le sexe pourrait arriver en tête des réponses pour cette question additionnelle, sans compter le fait que certaines personnes comptent déjà peut-être la pornographie dans la formulation « écrans ». Les nombreuses mentions aux habitudes alimentaires (26 mentions) permettent aussi de constater une dégradation des habitudes alimentaires (plus grande consommation de sucre, de café, de grignotage entre les repas, etc.).  

B- Les hommes plus consommateurs que les femmes ? Quelques pistes de réflexions  

Même si cette tendance tend à s’inverser récemment avec l’évolution des mœurs, il est généralement admis que les hommes consomment plus de drogues que les femmes (c’est d’ailleurs en partie pour cela que l’âge moyen de décès chez les hommes est moins élevé que chez les femmes). Le questionnaire semble confirmer cette tendance.


Concernant l’alcool d’abord, 29,8% des hommes ont vu leur consommation augmenter au moins légèrement, contre 20,8% pour les femmes. De plus, 60,4% des femmes ont vu leur consommation d’alcool baisser au moins légèrement, contre 52% chez les hommes. Au sujet du tabac, 30,8% des hommes déclarent avoir augmenté au moins légèrement leur consommation, contre 24,8% des femmes ; tandis que si « seulement » 19,2% des hommes ont diminué au moins légèrement leur consommation, c’est le cas chez 33% des femmes. A noter que la part des non-fumeurs est plus importante chez les femmes : 26,1% contre 19,7% chez les hommes. Enfin, pour ce qui est du cannabis, 37,8% des hommes ont vu leur consommation augmenter au moins légèrement, contre « seulement » 28,7% des femmes. La part de non-fumeurs de cannabis chez les femmes est aussi bien plus importante : 39,1% des femmes questionnées ne fument pas, là où ce pourcentage n’est que de 27,3% chez les hommes. Pour résumer, sur les trois types de drogues, les hommes consomment plus, voient leur consommation augmenter plus, et baisser moins durant le confinement. Expliquer et interpréter cette donnée ici n’est pas le but de l’enquête, mais la relever permet d’esquisser une piste de réflexion pour une enquête additionnelle. Un point de départ intéressant serait de déterminer dans quelle mesure la socialisation et la culture ont pu créer ou renforcer cette différence entre les sexes.

C- Pousser la comparaison : reproduire les conditions du Rat Park

A présent, afin de mieux vérifier l’hypothèse du docteur Alexander, nous allons nous intéresser aux personnes ayant passé le confinement seules, soit au summum de l’isolement. 70 personnes ont déclaré avoir passé le confinement seules. Parmi elles, 17 ont déclaré que leur consommation d’alcool augmentait au moins légèrement (soit près de 23,9%). Ce chiffre monte à 21 personnes si l’on compte les gens dont les habitudes en termes d’alcool sont restées les mêmes malgré l’arrêt des événements festifs. Par ailleurs, 24 personnes confinées seules ont déclaré que leur consommation de tabac augmentait au moins légèrement, soit 33,8% ; c’est supérieur aux 27,8% d’augmentation constatés plus tôt chez tous les consommateurs. Enfin, 28 personnes confinées seules ont déclaré voir leur consommation de cannabis augmenter au moins légèrement, soit 39,4% ; ce chiffre est supérieur aux 34,2% d’augmentation observés pour tous les consommateurs confondus. Si pour l’alcool, la proportion de consommation qui augmente reste relativement la même, les personnes confinées seules ont davantage tendance à voir leur consommation de tabac et de cannabis augmenter légèrement (près de 5% de différence). Si les données semblent indiquer que les « confinés seuls » voient leur consommation de cannabis et de tabac augmenter davantage, le peu de personnes concernées (moins de 70) et le peu d’augmentation constatée (environ 5%) ne permet pas d’avancer trop d’hypothèses sans mener plus d’études. Pour réellement vérifier l’hypothèse d’Alexander et en reproduire les conditions, il aurait fallu étudier la portion des questionnés confinés seuls et ne pratiquant aucune activité professionnelle. Cependant, la part de ces individus dans l’étude ne s’élève qu’à 10 personnes, et ne permet pas de tirer de réelles conclusions.


En conclusion, que retenir de ces résultats ? Il apparaît clair, à la lecture des statistiques, mais aussi des réponses au questionnaire, que les Français sont effectivement friands d’alcool, de tabac et de cannabis. Cependant, il convient de préciser que cette tendance est bien plus présente chez les plus jeunes ; comme le montrent les chiffres déjà disponibles sur le sujet. Pour ce qui est du confinement, on aurait tort de présupposer que l’arrêt des festivités a entraîné une baisse des addictions et des consommations de drogues chez les Français : mis à part l’alcool qui est la seule drogue dont la consommation ait baissé (et même pour cette dernière, les réponses prouvent que cette baisse n’est pas aussi significative qu’on pourrait le croire), la consommation de tabac et de cannabis a augmenté durant cette période d’isolement. Il est donc clair, comme le prouvait le docteur Alexander avec ses rongeurs, que les addictions humaines dépendent énormément de notre environnement et de nos interactions sociales. Toutefois, il convient de rappeler que le confinement n’a pas reproduit à l’identique l’environnement des Skinner Boxes : pour pousser la comparaison plus loin, il faudrait disposer de sujets humains complètements isolés de toutes interactions, dans des cellules ne permettant aucune activité récréative mise à part la prise de drogues. Néanmoins, on peut raisonnablement supposer qu’un tel isolement ne ferait que renforcer les tendances observées auprès des gens confinés seuls, puisque la catégorie « personnes confinées seules » semble indiquer une tendance légèrement plus forte à l’addiction. Au cours de cette étude, nous avons également pu confirmer que les hommes sont plus sujets aux addictions que les femmes ; pour expliquer pourquoi cela est le cas, il faudrait conduire une étude additionnelle combinant une analyse de la construction sociale du genre et du sexe ainsi que des recherches sur les différences entre les cerveaux masculins et féminins. Si l’étude présente ne permet pas d’expliquer les raisons de cette « dichotomie » des addictions entre l’homme et la femme, elle permet au moins de la constater. Par ailleurs, l’analyse des commentaires portant sur d’autres types d’addictions (en dehors de l’alcool, du tabac et du cannabis) a permis de découvrir une piste de nouvelles addictions également renforcées par le confinement : les addictions relatives au numérique, au sexe et à la nourriture. Parmi ces trois comportements, l’addiction au numérique semble revenir le plus, et il est clair que des sujets confinés et confrontés au télétravail, aux réseaux sociaux, aux vidéos pornographiques, et aux plateformes de streaming ont toutes les chances de voir leur temps passé sur les écrans augmenter de manière significative.

Il convient d’analyser ces données dans le contexte actuel de la détresse étudiante. Il y a fort à parier que les addictions des étudiants se sont renforcées depuis un an, malgré l’arrêt relatif des festivités. Au-delà d’un enjeu académique et économique, rouvrir les universités apparaît comme un enjeu de santé publique. Garder nos étudiants isolés revient à les enfermer dans leurs addictions.
Néanmoins, le tableau n’est pas « tout noir » non plus, et il convient de rappeler que plusieurs personnes se sont débarrassés de certaines addictions durant le confinement, qui a été l’élément déclencheur d’un phénomène qu’on pourrait qualifier de « prise de conscience ». Encore une fois, et cela sera notre dernier élément de conclusion, mieux vaut laisser la parole aux concernés :
« J’avais l’habitude de sortir tous les week end, vendredi et samedi soir avec tous mes amis. Prendre des substances et faire after jusqu’à l’après midi. Mes week end étaient rythmés par ma soirée le vendredi soir, mon after, mon commatage et rebelotte le samedi soir. Je passais mes journées au lit et vivait la nuit. Et puis il y a eu le confinement. J’ai commencé à prendre conscience du rythme de vie que j’avais. Je n’arrive plus à comprendre pourquoi je me droguais, pourquoi je faisais subir ça à mon corps. J’ai complètement perdu mon envie de sortir. Je suis plus motivée à faire des choses la journée. Le confinement m’a fait réalisé qu’il y a des choses que je faisais qui était devenue banale mais qui ne sont pas forcément normales… Et ça fait du bien de réaliser tout ça. » (Commentaire anonyme)