Réaffirmons l’universalisme républicain

Face à l’exacerbation des identités communautaires, réaffirmons l’universalisme républicain ! 

A l’heure où notre communauté nationale ne célèbre plus son unité qu’à quelques rares occasions, à l’heure où la République perd de son emprise sur de nombreuses sphères de la société française, à l’heure où l’indivisibilité républicaine tend à être effacée par des formes de multiculturalisme d’inspiration anglo-saxonne, il est temps de réagir et d’agir si l’ambition de notre nation reste la célébration de ses principes universels et fraternels.

L’universalisme républicain en théorie : un Homme émancipé de ses déterminismes 

L’universalisme est une notion de philosophie politique prenant sa source chez les théoriciens de l’école moderne du droit naturel (principalement Hugo Grotius et Samuel von Pufendorf), qui sont les premiers à se baser sur la Raison pour chercher des droits communs à tous les Hommes1. Par la suite, la philosophie des Lumières se montrera particulièrement réceptive à ces postulats juridiques, notamment John Locke, pour qui la vie, la liberté et la propriété sont des droits fondamentaux que l’État doit absolument préserver. 

L’universalisme républicain est en pratique né en France avec la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen (1789) et demeure un pilier fondamental de toutes les Républiques françaises. Il va en fait bien plus loin que Grotius ou Locke puisqu’il renvoie avant tout à une unité du genre humain, une égalité de nature au-delà de toutes les différences. Cela s’explique par le fait que dans un régime de démocratie libérale, l’identité ethnique ou religieuse d’une personne n’est pas son identité première. La République considère ses citoyens comme étant fondamentalement égaux en termes de dignité et de raison. Elle est aveugle aux particularités biologiques, religieuses ou culturelles puisqu’elle ne s’adresse pas à des communautés, préférant traiter tous les individus de manière indifférenciée en leur accordant par principe les mêmes droits et devoirs. 

Cet idéal républicain égalitaire se donne pour finalité d’unifier et d’ancrer tous les citoyens au sein de la nation française.

L’universalisme n’est cependant pas à confondre avec un individualisme qui ne s’adresserait qu’à des personnes uniques et déracinées. Au contraire, cet idéal républicain égalitaire se donne pour finalité d’unifier et d’ancrer tous les citoyens au sein de la nation française. En cela, la Révolution française s’inscrit dans un long processus de rationalisation et d’unification de la France, de son peuple et de son territoire et contribue à faire émerger une nation “une et indivisible”. 

En comprenant ce qu’est l’universalisme républicain, l’on appréhende mieux la perception française de la nation. Contrairement à la définition allemande basée sur la langue, la religion, la culture et l’histoire2, la nation à la française est selon la formule d’Ernest Renan un “consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis3. Ainsi, chacun peut a priori s’intégrer à la nation française, à condition qu’il en fasse le choix, décide de s’y agréger et en partage l’héritage. A la fin de son discours, Renan rappelle à quel point l’universalisme et la nation sont intrinsèquement liés : “L’Homme n’est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagne. Une grande agrégation d’hommes, saine d’esprit et chaude de cœur, crée une conscience morale qui s’appelle une nation”. 

1 A la différence de l’école classique du droit naturel (Aristote, Saint Thomas d’Aquin), qui partageait la même finalité mais se reposait sur des arguments théologiques.

2 C’est à Johann Gottlieb Fichte qu’on doit la définition allemande de la nation, dans les Discours à la nation allemande (1807)

3 Qu’est-ce qu’une nation ?, conférence donnée à la Sorbonne en 1882, puis publiée en 1887

L’universalisme républicain en pratique : une France laïque et terre d’accueil des immigrés 

Ainsi, on le comprend aisément grâce à ces explications, la notion d’universalisme renferme en elle une dimension profondément théorique et nécessite sans cesse d’être réalisée dans les faits. Elle est une forme de “rêve” français, de projet utopique que tous les républicains appellent de leurs vœux et qu’il serait inacceptable de trahir dans la pratique. Pour autant, comme le souligne très justement l’historienne chargée de recherche au CNRS Clyde Marlo-Plumauzille : l’universalisme républicain “constitue un idéal jamais atteint (mais) toujours à réaliser”4. En effet, bien plus qu’un projet philosophique porteur de grands principes abstraits, l’universalisme doit s’accomplir en tant que projet politique. C’est le fruit d’une aventure républicaine ambitieuse qui débute à la fin du XVIIIe siècle en France et qui ne doit jamais être abandonnée, au risque de voir apparaître une citoyenneté “à deux vitesses” à cause d’une mise à l’écart ou d’une prise de distance de minorités exclues du pacte républicain. Il est primordial de se souvenir que “l’universalisme […] n’est (pas) une notion performative qui saurait se suffire à elle-même du simple fait de son énoncé.5 selon les termes de l’historien des idées politiques Thomas Branthôme ; il a besoin de réalisations concrètes et de politiques courageuses pour devenir un projet mené à bien, et l’histoire ne manque pas d’exemples pour illustrer ce propos… Afin de poursuivre la célébration de l’universalisme républicain, revenons à ses accomplissements et ses réussites historiques. Dès la naissance de la République, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 est révolutionnaire dans son désir d’universalité en affirmant que tous les individus sont libres et égaux en droits mais aussi que “nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi.” (article 10). Ici, c’est l’un des piliers essentiels de l’universalisme qui germe : la laïcité française. C’est ce principe hautement symbolique qui fait naître la neutralité religieuse de la loi de la République et qui garantit la liberté de culte sans entrave. Ainsi, tant que le fait religieux se cantonne dans la sphère privée et ne vient pas influencer l’exercice du pouvoir politique, l’Etat français assure à chacun de ses citoyens une liberté d’opinion religieuse. Puisque l’idéal universaliste ne saurait se réaliser sans ce corollaire fondamental, la laïcité s’intègre aussi à l’enseignement public dès les années 1880. 

L’universalisme républicain “constitue un idéal jamais atteint (mais) toujours à réaliser”.

En effet, c’est particulièrement durant la Troisième République, au moment où la France devient peu à peu une terre d’immigration, que l’idéal universel a le plus oeuvré. Au-delà du dynamisme économique de l’époque, c’est bien la politique d’éducation qui permettait aux immigrés de s’intégrer facilement à la communauté nationale. Les lois Ferry de 1881 et 1882 donnent en effet la possibilité à chacun et chacune d’accéder facilement à l’éducation et d’apprendre la langue française, tout en abandonnant l’enseignement de la morale religieuse ; le tout sous le contrôle des “hussards noirs de la République”, qui transmettaient leur ferveur patriotique par l’apprentissage de l’histoire et de la géographie. Ce long processus d’affranchissement du politique vis-à-vis du religieux aboutit finalement à la fameuse loi de 1905 de séparation des Eglises et de l’Etat qui assure une nouvelle fois un libre exercice des cultes religieux à tous les citoyens français. Ainsi, l’Etat français fait de la République l’héritage commun à tous afin d’unifier son peuple sur des principes laïcs en promettant de ne discriminer aucune croyance ou au contraire de ne privilégier aucun clergé. 

Enfin, comment traiter l’universalisme républicain sans évoquer le sujet de l’accueil des étrangers en France puisque notre pays est devenu une véritable terre d’immigration depuis la seconde moitié du XIXe siècle. Ces grandes vagues d’immigration, notamment celles d’après-guerres au XXe siècle, ont façonné pour longtemps le visage de notre communauté nationale. Selon le démographe François Héran, « près d’un Français sur quatre a au moins un grand-parent immigré et l’on arriverait sans peine à un Français sur trois avec une génération de plus« 6. Ainsi, des étrangers venus de partout viendront s’agréger au fil du temps à la communauté française : d’abord des Italiens, des Belges, des Allemands ou des Espagnols à la fin du XIXe siècle ; ensuite des Polonais ou des Russes viendront s’ajouter à ces derniers dans l’entre-deux-guerres ; enfin, des Maghrébins (Algériens, Marocains) ou des Portugais trouveront une terre d’accueil et de prospérité lors des Trente Glorieuses. Pendant toute cette période, le modèle d’intégration assimilationniste portait largement ses fruits et était le signe de la réussite de l’universalisme de la République française. 

4 Clyde Marlo-Plumauzille, Libération, “Quelque chose de pourri au royaume de l’universalisme républicain”, 24 juin 2020

5 Thomas Branthôme, AOC, “Minuit à l’heure de l’universalisme”, 16 juin 2020

6 Anne Chemin, Le Monde, “Le nouveau visage de la France, terre d’immigration”, 3 décembre 2009.

Racialisme et communautarisme : un idéal d’universel attaqué dans ses fondements 

Néanmoins, aujourd’hui, il est certain que l’universalisme républicain est mis à mal. Parmi tous ses détracteurs, l’on peut citer en premier lieu les mouvements antiracistes et communautaristes7, qui formulent deux critiques principales. La première est décrite ainsi par le philosophe canadien Charles Taylor : “le reproche est que l’ensemble prétendument neutre de principes de dignité politique aveugles aux différences est, en fait, le reflet d’une culture hégémonique”8. En effet, la démocratie libérale, la laïcité, et le cadre de nos institutions en général sont par essence le reflet de la culture occidentale. Peu importe si la société se veut universaliste, elle s’impose de fait aux minorités comme une culture dominante, comme un particularisme occidental déguisé en universel. Dès lors, ce système est perçu comme une discrimination subtile, inconsciente et permanente à laquelle les communautés minoritaires doivent répondre en réaffirmant leur identité. La seconde critique, que l’on pourrait qualifier de “multiculturelle”, s’oppose au modèle universaliste puisqu’en niant les spécificités ethniques, culturelles ou religieuses des individus, il leur retire leur identité propre. Ce modèle serait d’autant plus opprimant qu’il les “force” à abandonner une partie de leur culture d’origine pour s’assimiler à la communauté nationale. Face à cet universalisme assimilateur, les communautaristes y préfèrent le modèle multiculturel anglo-saxon ; d’autant plus que la jeunesse est très réceptive à ces arguments puisque les mouvements sociaux américains sont relayés en masse par Netflix, les réseaux sociaux et le monde de la culture9. Même si le multiculturalisme s’adapte tant bien que mal aux sociétés anglo- saxonnes, il faut ici rappeler que tenter de l’imposer en France serait faire fi de notre histoire et notre construction nationale. Finalement, alors que la société française s’est construite en émancipant les individus de leurs déterminismes, ce sont bien les mouvements antiracistes qui ramènent les Hommes à ce à quoi ils ne peuvent rien : leur ethnie. Le racisme systémique n’existe pas en France ; le combattre c’est ne pas connaître ou ne pas comprendre l’universalisme républicain. 

Peu importe si la société se veut universaliste, elle s’impose de fait aux minorités comme une culture dominante, comme un particularisme occidental déguisé en universel.

Par ailleurs, un autre communautarisme, cette fois religieux, met à mal la laïcité. Il s’agit surtout d’un fondamentalisme musulman qui, dans certains quartiers, tente de s’affranchir des lois de la République. Or, nous l’avons vu, aucune dérogation n’est possible dans l’application des lois. Les catholiques et les juifs ont eux aussi dû, dans le passé, ranger les lois de Dieu dans le domaine privé et ceci ne s’est pas toujours fait sans violences. Parfois même, ce sont nos politiques qui, dans leurs rapports avec les représentants des cultes, déstabilisent la laïcité. Il ne s’agit pas d’aller rencontrer le CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France), le CFCM (Conseil français du culte musulman) ou la CEF (Conférence des évêques de France) pour les rassurer un à un quant à la place qu’ils occupent dans la France laïque, mais plutôt de conserver les limites instaurées pour que chacun reste à sa place et ne rompe pas le pacte républicain. 

Les groupes identitaires, qui adoptent pour la France la définition allemande de la nation, peuvent percevoir l’universalisme comme un danger pour une identité française appuyée sur la race blanche et le catholicisme. A cela, l’on peut répondre qu’être français, ce n’est pas appartenir à une ethnie ou à une religion – ce n’est pas non plus avoir une nationalité sur un papier. Etre français, c’est plutôt accepter un faisceau de valeurs fondamentales (liberté, égalité, fraternité, laïcité…), parler la langue nationale, intégrer un héritage historique (qu’il soit glorieux ou déshonorant), avoir la volonté de construire un avenir en commun, adopter une “façon d’être et de penser” à la française…

7 Entendu comme le fait que “l’individu n’existe pas indépendamment de ses appartenances, soient elles culturelles, ethniques, religieuses ou sociales”, Catherine Halpern, Sciences Humaines, avril 2004.

8 Charles Taylor, Multiculturalisme, différence et démocratie, Champs Essais, 2019, page 85 

L’urgence de remettre la République à sa juste place 

Face aux critiques parfois virulentes d’un modèle universaliste vu comme sur le déclin, ne cédons rien à la promotion d’un modèle anglo-saxon de traitement des populations étrangères inadapté à l’histoire et à la culture de notre pays. La politique d’intégration multiculturelle (présente historiquement aux Etats-Unis, au Canada ou encore au Royaume-Uni) ne mène pas in fine à une pleine intégration des étrangers dans une nation commune mais crée des communautés particulières qui vivent chacune selon leurs coutumes et leurs moeurs, sans aucune référence commune. Elles se croisent tous les jours sans pour autant se côtoyer, et parfois ce modèle de société peut mener à des conflits ou des ressentiments violents (marqués par des enjeux raciaux), comme l’histoire contemporaine américaine l’illustre. 

Face aux accusations d’un prétendu “néo-colonialisme” de l’universalisme républicain, réaffirmons notre modèle comme étant la voie de l’émancipation et de la liberté de tous les citoyens français. Le colonialisme “consiste à vouloir communiquer, au besoin par la force, un ensemble de valeurs et de règles socio-politiques à des peuples considérés comme étant moins avancés que nous- mêmes, hors de nos frontières nationales10, selon la définition de l’analyste Georges Kuzmanovic. Au contraire, notre modèle républicain se caractérise par la “volonté de donner à tous nos concitoyens la liberté de vivre sous l’empire commun de la République, sans se voir obligés de pratiquer un culte, de porter un vêtement ou de suivre un code de conduite particulier.”. 

Ces pratiques intolérantes, au lieu de lutter contre les discriminations qu’elles entendent effacer, ne font que porter atteinte à la cohésion nationale.

Face aux nouvelles formes de militantisme antiraciste qui fleurissent (telles que les réunions en “non-mixité raciale” dans les facultés), directement importées des pratiques militantes présentes aux Etats-Unis, favorisons la mixité sociale qui a toujours été encouragée par notre modèle républicain. Ces pratiques intolérantes, au lieu de lutter contre les discriminations qu’elles entendent effacer, ne font que porter atteinte à la cohésion nationale et peuvent installer à terme un climat de tension entre différentes communautés, ce qui signerait l’échec définitif de la République française à cause d’un retour de “catégories raciales”. Notre modèle universel, dans son idéal mais aussi dans sa pratique, doit être aveugle à la couleur de peau, à la confession ou aux origines sociales de ses citoyens. 

Si l’on souhaite éviter une forme de repli identitaire et de fracture nationale, si l’on ambitionne de retrouver un modèle d’intégration efficace et une communauté française apaisée, ayons le désir de parvenir à un universalisme concret qui réalise une absolue égalité de traitement et répondons au besoin de justice des mouvements antiracistes. La République est la solution, pas le problème. 

Voici l’immense défi politique de notre époque : lutter contre toutes les discriminations et prouver à l’ensemble des citoyens français que l’universalisme républicain est à la hauteur de ses promesses.

Bien entendu, comme cela a déjà été souligné plus tôt, l’universalisme ne peut en aucun cas se suffire à lui-même. Ce n’est pas simplement un étendard qu’il s’agit de brandir fièrement sans chercher à accroître ses résultats effectifs. Quiconque se réclame de l’universalisme ne doit jamais ménager ses efforts afin de faire disparaître les discriminations, les exclusions, les inégalités au sein de la communauté nationale… Le projet républicain se doit d’entendre les appels à plus de justice sociale, les témoignages de toute une frange de la population victime de rejet ou de racisme, il est continuellement la réponse aux grands enjeux de la société. S’il reste sourd à ces revendications, il met en péril le maintien de la cohésion nationale et le respect des droits fondamentaux. Comme le Défenseur des droits le rappelait récemment dans un rapport de juin 2020, il existe une véritable différence de traitement en France liée à l’origine des citoyens : “les personnes d’origine étrangère ou perçues comme telles sont désavantagées dans l’accès à l’emploi ou au logement et plus exposées au chômage, à la précarité, au mal logement, aux contrôles policiers, à un état de santé dégradé et aux inégalités scolaires.11. Voici l’immense défi politique de notre époque : lutter contre toutes les discriminations et prouver à l’ensemble des citoyens français que l’universalisme républicain est à la hauteur de ses promesses. 

9 Anthony Cortes, Marianne, “Blanchité, privilèges, alliés… Pourquoi les jeunes adhèrent-ils tant à l’”antiracisme” racialiste ?“, 11 juin 2020

10 Georges Kuzmanovic, Marianne, “Cessons de caricaturer l’universalisme républicain”, 23 janvier 2019 

11 Défenseur des droits, “Le Défenseur des droits demande la mise en place urgente d’une politique ambitieuse de lutte contre les discriminations liées à l’origine”, 22 juin 2020

Les auteurs :

Emilien Pouchin

Lucas Da Silva