Un Noël dans la France du Covid

Les fourmilles et le pachyderme

Voici une fiction politique dans laquelle l’imaginaire se mêle avec la réalité. Quel avenir pour les fêtes de famille dans la France du Covid ? Quel avenir pour la joie de retrouver ses proches lorsque ses proches sont autant de dangers potentiels ? Suivez Louis dans une France dystopique dont les lumières de Noël sont à court d’énergie et les sourires masqués.

« Attestation de sortie dérogatoire », à force Louis avait fini par intégrer comme automatisme l’écriture de ces quelques mots sur l’écran tactile de son portable. Bien qu’il n’eut jamais réellement saisi l’utilité d’un laissez-passer auto-administré, il se pliait à cette étrange routine comme l’ensemble des Français, depuis maintenant près de quatre ans. Il ne pouvait cependant s’empêcher de penser, avant chaque sortie, cyniquement et avec un sourire en coin : «Je m’autorise, moi Louis, à passer le seuil de ma porte, me voilà homme libre, pour une heure tout au plus ! ». Venait ensuite le rituel habituel : carte d’identité dans la poche, masque à l’odeur de clope sur le nez, veste…Le tout était maintenant devenu tragiquement machinal. Mais aujourd’hui, fait rare dans la vie de cet étudiant, Louis avait le sourire sous son masque. Depuis quelques semaines, à l’approche des fêtes de fin d’année, il prévoyait de braver les directives gouvernementales pour rejoindre ses parents qu’il n’avait plus vus depuis maintenant près de six mois. Son plan était prêt de longue date, les fêtes de fin d’années ayant été déplacées en raison d’une « vague épidémique inattendue », comme répété frénétiquement sur les médias depuis près d’un mois. Noël aurait donc lieu le 25 janvier et le Nouvel An le 31. Louis avait prévu de faire quelques achats pour son père et sa mère, quelques bouquins et une écharpe tout au plus. Il avait rendez-vous à 15h30 à la librairie et à 17h dans une friperie du centre-ville. Depuis près d’un an, les commerces avaient pu rouvrir mais devaient suivre des règles extrêmement strictes concernant l’accueil des clients. Tous les commerçants et les clients devaient utiliser le site gouvernemental « commerce-ensécurité.fr ». Les uns pour saisir leurs horaires d’ouvertures, les autres pour sélectionner un créneau de 20 minutes pour effectuer leurs achats et préciser la nature de ceux-ci. Il n’était pas rare que des contrôles inopinés aient lieu à l’entrée des commerces. Des policiers en civil contrôlaient la raison des achats, la qualité du masque porté, la concordance entre l’horaire prévu du rendez-vous au magasin et l’horaire actuel. 

Les magasins étaient évidemment déserts, plus personne ne prenait le risque de recevoir une amende de plusieurs centaines d’euros et une assignation à domicile pour un masque vieux de plus de 2 jours ou une minute de trop sur le chronomètre.

Louis réalisa ses achats sans encombre, bien que le temps limité de 20 minutes dans la grande librairie le poussa à choisir un roman de remplacement plutôt que celui qu’il avait initialement prévu. Les magasins étaient évidemment déserts, plus personne ne prenait le risque de recevoir une amende de plusieurs centaines d’euros et une assignation à domicile pour un masque vieux de plus de 2 jours ou une minute de trop sur le chronomètre. Les caissiers étaient en grande majorité remplacés par des caisses-automatiques, même à la librairie. Pour les salariés, le chômage partiel était bien souvent plus intéressant et moins pesant que les horaires de travail imposés par l’épidémie et les mesures sanitaires. Seuls demeuraient deux vigiles, impassibles, face à l’entrée du magasin. Ils se contentaient de lancer un chronomètre une fois la porte du magasin franchie par le client, et vérifier que l’heure corresponde au créneau prévu. L’expression “faire des courses” prenait alors tout son sens.

La luminosité commençait à faiblir alors que Louis rentrait chez lui, les livres sous le coude. La ville était triste, le gouvernement avait décidé de transférer les budgets municipaux habituellement alloués à la décoration des villes pour les fêtes vers les caisses des hôpitaux, « effort de guerre » disaient-ils. Mais qu’importe, dans 72 heures, Louis serait au chaud dans le salon de la maison de campagne de ses parents, devant un bon feu, à fêter Noël le sourire aux lèvres.

Le lendemain de bon matin, il se rendit à la gare, un sac à dos moyen sur le dos, son masque bien haut sur le nez, la gorge serrée. Depuis son café, il se répétait inlassablement son scénario : « Père malade, mère seule, besoin d’aide, test effectué, négatif… ». Les contrôles étaient systématiques sur les quais et même à l’intérieur des trains. Louis dut répéter sa petite histoire inventée de toutes pièces au moins cinq fois, toutes les heures une brigade sanitaire de plusieurs agents passait pour vérifier les motifs de déplacement, la température et les ganglions des trois personnes qui partageaient le wagon avec lui. Bien que certains policiers semblèrent douter de l’explication de Louis, la rapidité avec laquelle l’étudiant présentait les pièces justificatives (pour beaucoup fictives) parvenait à justifier à leurs yeux la véracité de son propos.

Après près de cinq heures de trajet, alors que le voyage touchait à sa fin, le train se mit soudainement à ralentir puis à s’arrêter en pleine campagne bretonne. Le micro de la cabine s’activa et une voix d’homme expliqua calmement qu’en raison d’une surconsommation électrique dans la région, le train était tenu de s’arrêter quelques heures pour permettre de désengorger le réseau et éviter une coupure brutale des installations. Les Black-out étaient progressivement devenus chose commune depuis deux ans et le grand plan d’ « aménagement énergétique ». Le tout nucléaire avait progressivement laissé place à une intermittence avec d’autres sources d’énergie, moins polluantes et « plus modernes », disait-on au gouvernement. Louis avait encore du mal à saisir ce que le gouvernement pouvait bien trouver de « moderne » au fait d’être bloqué deux heures de plus dans un train ou de manger à la bougie. Comme souvent, il mit fin à ces pensées dans un simple haussement d’épaules dubitatif.

Finalement, près de quatre heures plus tard, après un car à hydrogène hors de prix et d’autres contrôles de police inopinés, Louis arriva dans son petit patelin natal. Il frappa à la porte, trop heureux de voir le visage de sa mère s’illuminer de surprise, mais personne n’ouvrit. La maison était sombre et aucune lumière n’était allumée. Louis continua de toquer à force d’insistance la porte finie par s’entrouvrir, la petite voix de sa mère fébrile et inquiète demanda :

Louis, c’est toi ? »

Louis força légèrement pour ouvrir la porte et observer sa mère, se préparant à la prendre dans ses bras, mais la petite dame recula jusqu’au fond de la pièce, le visage marqué par la peur. 

« – Mais qu’est-ce que tu fais ici ? Tu ne nous as rien dit ! Et puis les barrages de police ? Et puis le COVID ? 

Mais maman ? Non, enfin, t’inquiète pas, je me suis fait tester avant de venir ! ». 

Sa mère lui indiqua froidement d’attendre dans l’entrée de la petite maison alors qu’elle allait chercher le père de Louis à l’étage. La demeure était vide, sans aucune décoration, la cheminée brûlait mais le salon lui semblait d’une austérité toute particulière. Louis se surprit à chercher le sapin de Noël de son enfance, avant de revenir à la réalité et de se rappeler que le gouvernement avait interdit par décret la vente de ces derniers, pour des raisons « sanitaires » et « écologiques ». Deux mots souvent réunis depuis quatre années. 

Il s’ensuivit une réunion de famille à la lumière des bougies et à cinq mètres d’espacement. Depuis la « grande transition énergétique », ses parents n’avaient plus de quoi payer la facture d’électricité et faisaient une alternance un mois sur deux à la bougie. Il ressortit de cette réunion de crise que Louis pouvait rester mais qu’il devrait rester dans sa chambre pour ne pas risquer de contaminer ses parents, au moins le temps qu’il fasse un nouveau test pour être certain de ne pas avoir été contaminé sur son trajet.

Le père de Louis semblait vide. Depuis le quatrième confinement, il avait perdu son travail d’ébéniste.

Sa mère lui déposait chaque jour des plats chauds devant sa porte et osait même parfois une ou deux phrases à travers la porte en bois de sa petite chambre. Quelques jours plus tard, Louis utilisa un kit de test et remit la petite boite hermétique devant sa porte. Le test s’avéra négatif. Pour autant, sa mère continua d’éviter les étreintes, elle lavait frénétiquement ses mains après chaque contact et s’obstinait à porter son masque même en intérieur. Le père de Louis semblait vide. Depuis le quatrième confinement, il avait perdu son travail d’ébéniste. Pour le père de Louis, son travail c’était sa vie, sa fierté. Il était heureux à l’atelier, il était lui-même quand il rentrait d’une dure journée de boulot avec des échardes pleins les doigts, sans ça ce n’était plus vraiment le même homme. L’assignation à domicile était de vigueur dans cette région, aussi son père ne pouvait même plus faire ses courtes balades en forêt qui lui avaient permis de tenir lors des trois premiers confinements. Sans ça, ce n’était plus le même bonhomme. Il passait maintenant ses journées devant la télévision, ou accoudé à la fenêtre, à frotter sans cesse les verres de ses petites lunettes rondes que plus rien ne salissait, tout en fixant la rue déserte. Ses yeux étaient vides. Il ne parlait plus.

Les fêtes passèrent, comme tous les autres jours. Louis finit par devoir rentrer dans son appartement, ses parents semblèrent soulagés.

Voici ce que Louis pensait au fond de lui, le gouvernement, l’Etat, tous ces gens étaient d’immenses pachydermes patauds au milieu d’une foule de petits hommes microscopiques qui tâchaient tant bien que mal de mener leurs vies et d’attendre un semblant de bonheur.

Sur le trajet du retour, Louis avait les yeux perdus dans le vide, la campagne bretonne, puis les plaines du Limousin, défilaient devant ses pupilles amorphes. Dans sa tête les mêmes réflexions s’entassaient contre la paroi de sa conscience : à quoi bon fuir la mort si on en arrive à fuir la vie ? À quoi bon la vie si les êtres qui nous sont chers ne peuvent plus nous aimer comme ils le voudraient ? Il n’éprouvait pourtant aucun ressentiment pour la manière dont ses parents avaient agi envers lui pendant ces deux semaines, il ne leur en voulait d’aucune manière. Il en voulait au monde, à l’époque, au gouvernement. Louis en voulait à ces gens qui, au nom d’une supposée délégation de pouvoir, avaient détruit tout ce à quoi il tenait. Très peu de gens font le mal en étant conscients de le faire. Voici ce que Louis pensait au fond de lui, le gouvernement, l’Etat, tous ces gens étaient d’immenses pachydermes patauds au milieu d’une foule de petits hommes microscopiques qui tâchaient tant bien que mal de mener leurs vies et d’attendre un semblant de bonheur. Ces pachydermes avaient commis la faute irréparable d’avoir déréglé le subtil équilibre de ce monde miniature. Ils avaient l’outrecuidance de penser que l’on peut décemment jouer avec les hommes comme l’on jouerait avec quelques petits soldats de plomb. À force de triturer ce petit monde d’une infinie complexité, ils avaient brisé l’équilibre de l’homme et de son semblable, de l’amour ressenti et communiqué, de l’étreinte jusqu’à l’empathie.

Et Dieu brisa ces jouets et en perdit la Vie.

Joyeuses fêtes.

L’auteur

Etienne Le Reun