Le naufrage de l’Éducation Nationale [1] – Idéologie et désinstruction

Des dégâts du progressisme sur l’Education nationale

Dans cette première partie, je vous propose de revenir sur les causes à l’origine de ce qu’il convient aujourd’hui d’appeler « la désinstruction nationale » (expression de René Chiche, tirée du livre du même nom). 

Il y a quelques mois, je publiais un article intitulé « La déconstruction du roman national », dans lequel je passais en revue les différentes causes à l’origine de la fin de l’enseignement du roman national dans les cours d’Histoire officiels. S’il apparaît aujourd’hui qu’une idéologie progressiste dominante dans le monde universitaire et de la recherche est à l’origine de cela, j’ai pensé qu’il serait intéressant de détailler d’autres problèmes, observables cette fois-ci liés à la pédagogie en général. Aujourd’hui dans cette première partie, je vous propose de revenir sur les causes à l’origine de ce qu’il convient aujourd’hui d’appeler « la désinstruction nationale » (expression de René Chiche, tirée du livre du même nom). 

L’instrumentalisation politique de l’Éducation Nationale

Il est tout d’abord clair qu’on assiste aujourd’hui à une instrumentalisation de l’éducation, et ce à des fins électoralistes. Cela ne devrait pas vous surprendre ; après tout ce n’est pas la première fois que l’école est utilisée à des fins politiques. A titre d’exemple, l’historien René Rémond décrivait souvent le rôle de l’éducation dans la construction de la citoyenneté et allait plus loin en évoquant même un rôle nouveau qui permettrait de construire, en ce début de XXIème siècle, une citoyenneté européenne au-delà de la seule citoyenneté nationale. Or, l’idée d’une citoyenneté européenne est affirmée depuis le traité de Maastricht. La question est donc de savoir si l’enseignement de l’histoire, qui a longtemps permis de faire des citoyens français, doit, aujourd’hui, « prendre en charge la création d’une identité européenne en enseignant l’histoire de l’Europe  » (Serge Berstein, « Enseigner l’histoire de l’Europe»). 

« Il faut éveiller chez les jeunes générations le goût de l’action (…). Le pays est menacé par les périls extérieurs : il faut cultiver en elles le sentiment national »

Mais, comme dit plus haut, le rôle politique de l’éducation a toujours existé, et ce n’est pas une chose mauvaise en soi ; seulement là où l’accent était auparavant mis sur le côté patriotique et républicain de la mémoire nationale, et sur la transmission d’un héritage, il est aujourd’hui mis sur l’ambition démocratique de créer un citoyen européen « éclairé ». Ernest Lavisse, auteur du fameux manuel d’histoire de la IIIème République « Le Petit Lavisse », écrivait par exemple concernant l’enseignement de l’Histoire : « Il faut éveiller chez les jeunes générations le goût de l’action (…). Le pays est menacé par les périls extérieurs : il faut cultiver en elles le sentiment national » (extrait d’un article datant de 1890). Le Petit Lavisse, publié chez Armand Colin en 1876, laissa à des générations d’élèves, pendant près d’un siècle, ce que l’historien Pierre Nora qualifie d’«évangile de la République ». 

Mais cet objectif d’une transmission d’un héritage et d’une citoyenneté nationale fut mis en cause autour des années 1960; remise en cause qui culmina en mai 68. A partir de cette date, une certaine idéologie infiltra et domina progressivement le secteur de l’éducation. Cette idéologie, c’est celle incarnée par la nouvelle loi populaire : « Il est interdit d’interdire », qui implique forcément une perte de respect envers les institutions.  Cette mutation du rôle et de la nature de l’Education Nationale est en fait le fruit d’un travail de métapolitique de la gauche, qui s’est inspiré des travaux de l’italien Antonio Gramsci. Marxiste, Gramsci écrivait que la bataille des idées se gagne d’abord grâce à la conquête d’institutions autres que les institutions politiques officielles, et qu’il faut exercer une « hégémonie culturelle » sur la société afin de pouvoir faire arriver ses idées en politique. A comprendre: contrôler les mœurs permet, sur le long terme, de contrôler la politique. En France, l’éducation et les arts furent les premiers domaines à succomber à cette stratégie, si bien qu’il est aujourd’hui difficile de trouver un artiste ou un universitaire se disant ouvertement de droite, tandis qu’une ribambelle d’entre eux se réclament fièrement de la gauche. L’adhésion à cette idéologie semble même être aujourd’hui devenue un prérequis pour intégrer ces champs professionnels, y compris l’Éducation Nationale. Laurent Lafforgue, instituteur des Vosges, décrit dans son texte « Défense de l’école et politique » l’intolérance politique des syndicats enseignants :

« Répondre au mail d’un syndicat (nous en sommes abreuvés) en n’allant pas dans son sens devient un suicide professionnel si on le fait trop souvent.« 

« Vous ne faites pas grève, vous n’approuvez pas les syndicats, vous osez vous élever contre telle décision inique : vous êtes ostracisé de manière sourde. Répondre au mail d’un syndicat (nous en sommes abreuvés) en n’allant pas dans son sens devient un suicide professionnel si on le fait trop souvent. Vous ne pouvez pas critiquer ouvertement la façon dont fonctionne l’enseignement sans être taxé de réactionnaire. »

Egalitarisme et progressisme : le nouveau credo de l’E.N.

Car la formule “il est interdit d’interdire” implique nécessairement la fin de toute autorité qui s’imposerait aux élèves, elle a engendré la naissance d’un « égalitarisme fou », pour reprendre une expression de Montesquieu. Selon cette idéologie, l’égalité entre individus n’admet aucune exception. Tous les individus étant parfaitement et en tous points égaux, l’opinion de l’un vaut exactement autant que celle d’un autre. Invoquant son « droit à la différence », chacun veut qu’on le respecte en l’écoutant, et qu’on reconnaisse la valeur de son propos quel que soit le fond du propos en question. L’ancien Ministre de l’Education nationale Luc Ferry, dans sa « Lettre à tous ceux qui aiment l’école » écrivait ainsi:

« Depuis sa création jusqu’à la rupture introduite par les contestations des années 1960, l’école républicaine reposait sur l’idée qu’il existait des valeurs communes, des normes collectives, incarnées notamment par les programmes, qui dépassaient les individus et que chacun devait s’efforcer de réaliser dans sa vie comme à l’école. […] les années 1960 ont vu apparaître et se développer une autre conception de l’éducation. […] De là une préférence marquée pour les dispositifs pédagogiques qui cultivent d’autres qualités que les traditionnelles valeurs du mérite, de l’effort et du travail : l’expression de soi plutôt que le souci des héritages transmis, l’esprit critique plutôt que le respect des autorités, la spontanéité plus que la réceptivité, l’innovation plutôt que la tradition, etc. » 

Ainsi, le savoir et l’autorité ne sont plus simplement rejetés parce que « bourgeois », mais parce que « blanc », « patriarcal », ou « hétérosexuel ».

A partir de 1968, en effet, l’Education nationale a eu tendance à être de plus en plus dominée par des gens se revendiquant de gauche, soucieux de réformer la société et l’école. Et cette partialité politique au sein du monde éducatif est observable également à l’étranger (de manière générale dans tous les grands pays occidentaux). Dans un article paru en 2016 dans le New York Times, le politologue Samuel J. Abrams a utilisé les données de l’HERI pour soutenir que le rapport entre démocrates et républicains dans le corps professoral américain était incroyablement inégal. Selon Abrams, le rapport était de 6 libéraux pour 1 conservateur à l’échelle nationale ; ce ratio pouvait atteindre 28 pour 1 dans les Etats les plus progressistes, comme en Nouvelle –Angleterre. Il a également examiné les variations de ce ratio en fonction des disciplines enseignées, décrivant une plus grande concentration de démocrates dans les institutions de sciences humaines, et une plus faible dans les études professionnelles, les sciences et l’ingénierie.

 Pour le camp progressiste, il est hors de question que des élèves acceptent sans discuter de suivre des programmes établis, de faire ce qu’on leur dit ou de respecter des règles de bonne conduite : comme l’autorité, le savoir a été délégitimé. Et au cours de la dernière décennie, s’est greffée à cette attitude la théorie intersectionnelle, qui hiérarchise les “oppressions” en fonction de la couleur de peau, du sexe et de l’orientation sexuelle. Ainsi, le savoir et l’autorité ne sont plus simplement rejetés parce que « bourgeois », mais parce que « blanc », « patriarcal », ou « hétérosexuel ». Il devient alors légitime, et même obligatoire, de contester ces savoirs.

Une fausse bonne idée : la méthode pédagogique

Enfin, au-delà du but idéologique, la méthode pédagogique est décidément ce qui a fini d’achever l’Éducation Nationale. D’après la pédagogie dite de Piaget suivie, on n’apprend qu’en se découvrant soi-même : la connaissance ne se transmet pas à un élève, celui-ci doit la construire lui-même. Ainsi, aujourd’hui, on ne donne plus de leçons de grammaire aux écoliers : ils se livrent à « l’observation réfléchie de la langue française », ils « examinent » les textes « comme des objets qu’on peut décrire ». Or, une telle « découverte » des règles de grammaire ne fonctionne pas en raison du nombre trop important de règles dans la langue française, et du nombre encore plus important d’exceptions. Les enseignants français ont donc renoncé à exiger de leurs élèves qu’ils respectent la grammaire. C’est notamment pour cela que l’orthographe n’est plus éliminatoire au barème du baccalauréat. 

Plusieurs études ont montré que les méthodes pédagogistes produisaient toujours de moins bons résultats que les méthodes basées sur l’apprentissage traditionnel.

Pourtant, plusieurs études comparatives très sérieuses, dont le projet Follow Through regroupant une vingtaine d’approches pédagogiques portant sur 10 ans et 70 000 élèves du primaire issus de milieux populaires, ont montré que les méthodes pédagogistes produisaient toujours de moins bons résultats que les méthodes basées sur l’apprentissage traditionnel de la lecture, de l’écriture et du calcul. Le bilan de la méthode pédagogique, le voici : 25% des enfants issus de l’enseignement primaire ne maîtrisent pas les fondamentaux (le français et le calcul), et 70% des jeunes en classe de seconde obtiennent une note éliminatoire à une dictée soumise autrefois aux enfants du certificat d’études. Avec 96% de réussite en 2020, le niveau du baccalauréat s’est tellement dégradé que les entreprises qui embauchent de jeunes actifs sont obligées de leur faire suivre le programme Voltaire afin qu’ils puissent rédiger des rapports présentables.

Que faire ; que dire ?

En bref, que retenir de cet état des lieux de l’Éducation Nationale ? Il apparaît aujourd’hui qu’il existe une mainmise idéologique de la part du camp “progressiste” dans le domaine de l’éducation, alimenté par un entre soi sectaire poussé par les syndicats enseignants et étudiants. Leur idéologie égalitariste et relativiste a pu s’implémenter dans la quasi-totalité des établissements, de par une volonté d’uniformisation et de centralisation de l’éducation et des programmes scolaires. Mais au-delà du fond, la forme même des enseignements traditionnels a muté  au profit d’un pédagogisme qui prétend « suivre l’enfant à son rythme », mais qui en réalité ne résulte que sur une baisse de l’exigence générale des connaissances. Cette gigantesque machine à dés-instruction prédispose les futurs électeurs non seulement à la médiocrité; mais également à un vote qui ose encore se dire être du côté du « progrès », malgré ses résultats catastrophiques. Dans les années à venir, il est évident qu’une refonte complète et véritable de notre système éducatif devra être effectuée si l’on veut pouvoir continuer à former des citoyens responsables, compétents et érudits.

Dans la seconde partie de cet article, nous traiterons la prochaine fois de la place grandissante de l’islamisme dans les établissements les plus populaires, qui ne rencontre qu’une complaisance politiquement correcte de la part d’une partie du corps enseignant et de la classe politique.

L’auteur

Maxime Feyssac