2056 : plongée en inclusivité

Simulation d’application des revendications LGBTQIA+

Ce récit fictif est fondé sur les revendications portées par l’association inter-LGBT, sur l’observation des différentes revendications massivement relayées sur les réseaux sociaux (comptes anti-transphobie, etc) et sur un entretien avec une personne trans. La communauté LGBTQIA+ n’étant pas un bloc monolithique, elle est parfois divisée sur certains points.  Cette fiction ne fait en aucun cas l’apologie de ces revendications, il n’en fait pas non plus la critique. Son seul et unique but est d’ouvrir une fenêtre sur les possibilités s’offrant au monde de demain.

-Bienvenue, que puis-je faire pour vous ? Quels sont vos pronoms ?

-Bonjour, she/her/elle, je viens pour un rendez-vous de procédure de procréation, j’ai un entretien avec Mx Duflot.

Olivia se dirigea vers le bureau désigné par lae réceptionniste. Maëlle n’était pas encore arrivée. Ce rendez-vous marquait l’aboutissement de leur union. En ouvrant la porte, elle sentit une boule se former au creux de son ventre, tiraillée par un bonheur intense et la peur face à l’ampleur du projet qui lui tenait tant à cœur.

-Enchanté.e, asseyez-vous madame. Il est écrit Olivier dans votre acte de naissance, vous genrez vous bien au féminin ?

-Merci, oui, c’est mon deadname. Je m’appelle Olivia depuis ma transition Homme to Femme. 

Au même instant, Maëlle entra dans la pièce et s’installa aux côtés d’Olivia.

-Nous voilà au complet, commença lae conseiller.e en se fendant d’un sourire chaleureux. Avant tout, j’ai besoin de quelques informations pour compléter votre dossier. Ces questions touchent directement votre intimité, êtes-vous d’accord pour en parler ?

– Oui, dans la limite de la légalité évidemment ! 

– Évidemment, pas d’inquiétude, j’ai un code déontologique très précis à respecter. Commençons donc ! J’ai récupéré votre dossier, vous venez donc pour un projet d’enfant, combien êtes-vous dans ce projet ?

Vous venez donc pour un projet d’enfant, combien êtes-vous dans ce projet ?

– Deux seulement ! Et ce serait Maëlle qui le porterait, annonça Olivia. Les deux femmes échangèrent un regard complice, heureuses et émues à la pensée de la grossesse prochaine de Maëlle.

– Pas de pluriparentalité, je note. Pensez à m’envoyer un mail si jamais vous intégrez d’autres personnes au cours de la conception. Est-ce que je peux vous demander votre état civil ?

– Nous sommes en couple, mais nous réfléchissons à nous marier d’ici quelques années, c’est important ?

– Non, vous n’en aurez pas besoin pour cette procédure. Je crois que vous ne souhaitez pas adopter, je vais donc vous exposer les différentes procédures de conception par gamètes uniquement.

Pour commencer, nous pouvons utiliser celles d’un.e donneur.se biologiquement mâle. La procédure sera relativement simple, et gratuite. Vous compléterez un dossier, évidemment non-genré pour éviter toute discrimination. Lae donneur.se ne connaîtra pas votre identité, et vous pourrez demander la sienne si votre enfant le souhaite.

–          Pourquoi voudrait-iel la connaître ? Lae donneur.se n’est même pas intégré.e dans le projet.

–          Non bien sûr, iel n’aura pas de lien de filiation avec votre enfant, mais la levée de l’anonymat peut être faite à la majorité de votre enfant s’iel le demande. Si cette possibilité ne vous convient pas, il existe évidemment la méthode traditionnelle : les gamètes du parent A et du parent B, puisque vous avez respectivement des anatomies masculines et féminines. Olivia, pour exécuter cette méthode, il serait nécessaire de prélever vos gamètes masculins. Nous pouvons les prélever avant la transition médicale Homme to Femme. Elle est évidemment entièrement prise en charge par l’Etat, tout comme la transition hormonale, la vaginoplastie, mammoplastie, etc. Olivia, avez-vous effectué une transition chirurgicale ?

Les sourcils d’Olivia se froncèrent. Elle était usée par cette manie intempestive des cisgenres à la ramener à sa transidentité. Cette attitude oppressive constante ajoutait un poids écrasant sur son cœur lourd déjà fragilisé par les années de questionnement, de mal-être, de mégenrage. Le gouvernement avait pourtant promis de la libérer de cette chape de plomb. Il avait fait adopter une flopée de lois pour déconstruire le filet transphobe et sexiste de textes législatifs qui oppressaient minutieusement les minorités de genre, les entravant à chaque instant comme un boulet qu’elles trainaient dans un cliquetis sourd et sinistre. Les lois peuvent déconstruire les règles, mais elles ne déconstruisent jamais complètement les hommes. Bouillonnant intérieurement, elle ne pouvait pas détacher son regard de ses mains. Cette attitude oppressante réveilla en elle un sentiment insupportable de dysphorie. Ses poings serrés les faisaient paraître encore plus masculines, remarqua-t-elle. Même son propre corps la ramenait à sa condition. Son propre corps mentait. Il la trahissait depuis toujours, bâillonnant son identité, séquestrée au fond de son âme, suffoquant des années durant. Elle sentit les doigts fins de sa bien-aimée se glisser entre ses doigts crispés dans un signe de réconfort. Mais la colère était trop grande. Elle explosa.

Les lois peuvent déconstruire les règles, mais elles ne déconstruisent jamais complètement les hommes.

– Est-ce que je vous demande ce que vous avez entre les jambes, moi ?? Ce que je fais de mon corps ne vous regarde pas. Je n’ai pas à faire de transition pour être une femme comme les autres. Qu’est-ce que vous avez appris à l’école ?? Vous n’avez pas étudié le droit des personnes trans ? Vous n’avez pas appris que le genre était indépendant du sexe, comme tout le monde ??

Mx Duflot semblait confus.e. C’était la deuxième fois ce mois-ci qu’iel se permettait de demander à un.e patient.e transgenre s’iel avait transitionné chirurgicalement. Iel savait que sa faute allait être reportée au responsable du département. Iel n’en n’était encore qu’à sa période d’essai, et iel savait que tout comportement sexiste ou transphobe était particulièrement durement puni dans les entreprises et administrations publiques. C’était une faute professionnelle, qui pouvait lui faire perdre son emploi, voire lae faire condamner s’iel avait été particulièrement oppressant.e. S’iel voulait conserver son emploi, et ne pas tuer dans l’œuf toutes ses futures opportunités professionnelles, il fallait qu’iel se reprenne.

– Excusez-moi Madame, je suis sincèrement désolé.e. J’ai fauté, je comprends votre colère. Je promets de m’éduquer pour me déconstruire totalement. Vous savez, il est tellement difficile de lutter contre la transphobie intériorisée, je suis oppresseur.se par nature, mais j’essaie vraiment d’être votre allié.e !

Je promets de m’éduquer pour me déconstruire totalement.

– Allez, on passe à autre chose. Vous n’avez pas fait exprès. Faites des efforts, lâcha Olivia entre ses lèvres serrées.

Maëlle restait silencieuse, les yeux baissés. Elle se détestait de ne pas avoir pris elle-même la défense d’Olivia. Elle savait bien qu’être témoin silencieux de ce genre de propos, c’était déjà être transphobe. Et en même temps, elle essayait de ne pas parler à la place d’Olivia. Monopoliser la parole, en tant que cis, c’était voler celle des personnes trans. Elle se faisait discrète pour ne pas perpétuer l’invisibilisation des minorités de genre, qui avait tant fait de dégâts au cours de l’histoire.

– La troisième solution, donc, reprit Mx Duflot, la gorge nouée. C’est la plus récente, elle a été développée dans les années 2020. Elle est un peu plus risquée, mais elle permet de concevoir un enfant issu de deux personnes qui menstruent, en prélevant de la moëlle osseuse des deux parents. Je vous laisse y réfléchir, on aura l’occasion d’en rediscuter lors d’un deuxième rendez-vous, ok ?

– Et pendant la grossesse, ça se passe comment ? demanda Olivia. Je suis une personne qui menstrue, et je souhaite porter l’enfant.

-Vous serez très bien accompagnée pendant la grossesse, rassurez-vous. Les sages personnes vous accompagneront tout au long du projet, et s’assureront de la bonne santé de votre enfant. Vous aurez accès à tout le dossier médical, sauf évidemment le sexe, pour éviter toute projection de genre sur votre enfant.

-En fait, ça me fait un peu peur, lae coupa Maëlle d’une voix hésitante. Je suis évidemment éduquée, mais vous savez ce que c’est, avec toute l’histoire oppressante, sexiste et transphobe de notre pays, j’ai peur de perpétuer des injonctions genrées à mon enfant.

-Je comprends, la rassura Mx Duflot. Vous serez très bien accompagnées sur ce point pendant le projet. Vous ferez les formations obligatoires à la parentalité, pour vous habituer à genrer votre enfant au neutre avant qu’iel n’exprime son genre. 

Vous aurez accès à tout le dossier médical, sauf évidemment le sexe, pour éviter toute projection de genre sur votre enfant.

– En fait, notre vraie inquiétude, c’est parce que… j’ai encore ma grand-mère, et elle est assez problématique, confessa Maëlle. Vous savez, elle a grandi dans les années 2000, sous le Patriarcat, avant les lois inclusives, et elle a tendance à genrer les enfants, à leur raconter des vieilles histoires sexistes et hétérocentrées avec les princes et les princesses, tout ça…

– Oui, ces personnes peuvent être assez rétrogrades… On a eu plusieurs cas ces derniers mois de grands-parents qui habillaient les enfants avec des jupes roses en fonction de leur appareil génital, ou leur racontaient le mythe « papa et maman », voire pire…

Les deux femmes levèrent les yeux au ciel. Elles étaient conscientes de la difficulté de protéger leur futur enfant des vieux fantômes de l’ancienne société qui perdurait des années après l’Abolition du Patriarcat Transphobe.

Heureusement, de nombreuses lois, formations obligatoires et institutions luttaient activement contre ce fléau et leur garantissaient un cadre légal protecteur pour élever leur enfant en toute inclusivité. Mx Duflot se révélait être un.e bon conseiller.e, et observa scrupuleusement la loi dans le reste de l’entretien, mettant le couple en confiance quant à l’accompagnement mis en place par l’Etat tout au long de leur projet. 

Sur le chemin du retour, un léger silence planait entre les deux femmes. Chacune savourait la joie immense que leur procurait l’entrevue qui venait de s’achever. La radio bravait ce silence en crachant un flot d’informations comme à l’accoutumée:

“L’OMS a confirmé ce matin le succès de sa procédure de retrait des  troubles de l’identité de genre de la liste des maladies mentales de l’OMS et son reclassement dans une catégorie non stigmatisante et non pathologisante mais garantissant la prise en charge financière des transitions.  L’Etat français a profité de cette nouvelle pour déclarer dans l’après-midi que la prise en charge financière pour les Français concernerait aussi les traitements bloquant la puberté pour les jeunes personnes transexuelles qui le souhaitent. Une rubrique spéciale est consacrée à la communauté trans pour, en ce 20 novembre, journée du souvenir trans, remplir notre devoir de mémoire envers toutes les victimes de transphobie et particulièrement en honneur à Rita Hester, tuée le 28 novembre 1998, lors d’un crime de haine transphobe. Comme chaque année, cette journée commémorative mondiale aura un écho particulier sur le sol national: le centre d’archive LGBTQI+ qui fête ses 10 ans cette année ouvre exceptionnellement ses portes dans le cadre d’une conférence portant sur la nécessité d’abolir tout représentation genrée dans l’espace médiatique et publicitaire. De plus, vous pourrez participer aux multiples cérémonies ayant lieu devant chaque monument commémoratif à la mémoire des victimes LGBTQ+. La dimension de l’événement est accentuée suite à l’annonce d’un jugement symbolique d’un acte transphobe ayant été rendu dans la semaine: un homme cisgenre blanc dont le nom restera confidentiel, a été condamné à un versement d’indemnités financières conséquent et à un stage de sensibilisation anti-transphobie après avoir déclaré via son compte Facebook qu’il lui était impossible de sortir avec une personne trans.”

Un homme cisgenre blanc dont le nom restera confidentiel, a été condamné après avoir déclaré via son compte Facebook qu’il lui était impossible de sortir avec une personne trans.

Les deux femmes se regardèrent dans les yeux un court instant. Égarées, elles ne savaient quoi penser de la nouvelle mise à jour du dispositif d’intelligence artificielle chargé de contrôler le contenu diffusé sur la plateforme. Le nouveau système permettait une détection immédiate de tout terme, de toute tournure offensante pour quelque communauté ou minorité que ce soit et ce autant sur le réseau social en lui-même que sur son extension de messagerie privée. 

Le gouvernement avait récemment mis en place cette obligation pour l’ensemble des réseaux sociaux accessibles en France suite à un vote parlementaire précédé d’un long débat national largement commenté dans les médias. Vue par la société dite “bien pensante”, comme une avancée vers l’abolition absolue de tout discours de haine, de nombreux détracteurs considéraient, au contraire, cette mesure comme un dernier coup de lame achevant les libertés individuelles sur l’autel du progressisme.

Maëlle augmenta le son, curieuse d’entendre les dernières avancées législatives du gouvernement qui affirmait sa ligne progressiste depuis le début de sa mise en place 1 an plus tôt.

“Les élèves français participeront aussi à cette journée commémorative avec l’introduction, dans leur journée, d’un temps de réflexion et de prévention à la transphobie. La prochaine rentrée scolaire intégrera, d’ailleurs, de nouvelles habitudes. En effet, dans le but de faciliter la scolarité des jeunes personnes trans, le Ministère de l’éducation a imposé à l’ensemble des établissements scolaires d’utiliser le genre et le prénom d’usage pour s’adresser ou inscrire les élèves qui en font la demande.”

Olivia coupa la radio et se tourna vers sa femme. Elle était radieuse:

“Voilà un monde que je veux faire découvrir à notre enfant!”

Les auteurs

Lucas Perriat

Domitille Viel