La vérité scientifique à l’ère post-moderne

De la nécessité de réhabiliter la science comme moyen d’accéder au réel 

L’ère de la post-vérité dans laquelle nous vivons accorde à la science un statut de croyance auquel on est libre d’adhérer ou non. L’épidémie de coronavirus que nous traversons nous a révélé que notre rapport à la science est totalement perverti : soit elle est érigée comme unique source de Vérité, soit elle est abusivement relativisée. Dans les deux cas, la science n’est pas comprise. Nous tenterons ici de redonner à la Vérité scientifique sa juste place. 

Une difficile appréhension de la vérité

Qu’est-ce que la vérité ? Si l’on s’en tient à la définition donnée par le dictionnaire Larousse, la vérité est « l’adéquation entre la réalité et l’homme qui la pense ». Dans ce sens, la réalité est ce qui est et la vérité est le résultat d’un raisonnement conforme à cette dernière. Mais comment peut-on toucher le réel par des mots et des concepts forgés par l’homme ? Là est justement toute la finalité de la philosophie, qui compte y arriver par les moyens de la rationalité et de l’argumentation. La philosophie n’est cependant pas le seul moyen d’y parvenir. L’on distingue en fait trois types de vérité : logique (par le biais d’un raisonnement abstrait), expérimentale (en se fiant à des preuves objectives) et révélée (par le moyen de la foi, du dogme, etc.). C’est évidemment de la vérité expérimentale, ou scientifique, dont nous allons ici parler, et surtout du rapport que notre société contemporaine entretient vis-à-vis d’elle. Ce type de vérité est issu d’une proposition faite à la suite d’un raisonnement rigoureux et est déclarée comme telle à la suite d’un débat contradictoire débouchant sur un consensus. Puis, elle est vérifiée par l’expérience et se renforcera à mesure qu’elle perdurera sans être contredite. Peut-on pour autant dire que le consensus scientifique détermine le vrai ? Avançons avec prudence : la science permet de s’approcher au plus près du réel ; mais gardons également à l’esprit qu’aucune vérité scientifique n’est absolue et définitive. Dans son tract publié chez Gallimard (2020), l’astrophysicien et philosophe des sciences Etienne Klein rappelle que « le rapport à la vérité est contradictoire : d’un côté, elle (la science) affirme avec assurance pouvoir l’atteindre ; de l’autre, elle se réclame du doute systématique » (p. 38). 

Peut-on pour autant dire que le consensus scientifique détermine le vrai ?

Dans ce tract, Etienne Klein expose par ailleurs quatre biais dans le rapport qu’entretient le commun de la population avec la science. Le premier est le fait de porter naturellement davantage de crédit aux thèses qui nous plaisent, nous confortent dans ce que l’on pense ; le deuxième est une sorte « d’effet gourou » qui fait que l’on sera porté à croire comme vrai tout ce qui est dit par une certaine personne ; le troisième est la propension à parler avec assurance de thèmes que l’on ne maîtrise pas, d’avoir un avis éclairé sur tous les sujets ; enfin, le quatrième est la tendance naturelle à faire confiance aux intuitions, au bon sens ou à l’instinct alors que la science a maintes fois démontré qu’elle pouvait être contre-intuitive. L’on voit bien où ces biais nous mènent : comment accepter, si l’on se fie à son instinct, que le temps ne s’écoule pas de la même manière en fonction de la vitesse à laquelle on se déplace, ou selon l’altitude à laquelle on est ? Comment accepter que le bonobo possède un patrimoine génétique à 98% similaire au nôtre ? A ces travers, l’on pourrait ajouter la fâcheuse tendance à vouloir faire de la science un objet de démocratie. Le 5 avril, Le Parisien avait par exemple publié un sondage de l’IFOP posant la question : pensez-vous que ce protocole (du Professeur Raoult, à base d’hydroxychloroquine) est un traitement efficace contre le coronavirus ? A cela, 59% des 1016 interrogés ont répondu « oui ». Quel est l’apport d’un tel sondage ? Est-il de nature à contredire les résultats de recherche attestant de l’inefficacité d’un tel traitement ? La majorité d’un échantillon non informé a-t-elle accès à une raison que les chercheurs n’ont pas ? Si l’on poursuit cette logique, pourquoi ne pas faire un sondage pour savoir ce que la population pense de la rotondité de la Terre, ou du fait que Jésus ait, ou non, réellement existé ? En science, comme partout d’ailleurs, la majorité n’a pas forcément raison. 

 On voit là une rupture profonde dans le rapport à la vérité : il ne s’agit plus d’atteindre la réalité mais d’avoir raison.

Nous vivons dans l’ère de la post-vérité, définie comme « une période où l’opinion personnelle, l’idéologie, l’émotion, la croyance l’emportent sur la vérité des faits » (Larousse). En politique, cela se manifeste par l’utilisation de l’émotion et de l’idéologie à des fins électorales au lieu de chercher à argumenter et convaincre ; le débat autour du Brexit est sans doute à ce jour le paroxysme de la post-vérité politique. On voit là une rupture profonde dans le rapport à la vérité : il ne s’agit plus d’atteindre la réalité mais d’avoir raison, de propager ses idées et sa vérité propre. Qu’en est-il de la vérité scientifique ?

Entre scientisme et relativisme, tentons de réhabiliter une voie médiane 

Deux rapports erronés mais pourtant dominants existent : d’un côté, la tentation d’accorder à la science un lien exclusif à la vérité (le scientisme) ; de l’autre, croire qu’elle n’est qu’un récit parmi tant d’autres, un argument d’autorité auquel on est libre de croire ou pas (le relativisme). Le scientisme prétend que la méthode mathématique et les sciences expérimentales sont la seule source fiable de savoir, qui pourrait tout expliquer sur le monde qui nous entoure. A tel point que certaines approches, notamment de l’abbé Castel de Saint-Pierre ou de certains disciples de Descartes ayant radicalisé le cartésianisme, proposaient d’organiser la société en suivant les démarches et méthodes des sciences exactes. Ceux-ci pensent que la supériorité des sciences quant à l’accès à la vérité est valable dans tous les domaines et que l’application de ses méthodes rationnelles sur l’organisation politique mènera nécessairement l’homme vers le vrai. A l’inverse, les relativistes estiment qu’il n’existe pas de vérité objective admise par tous et que chacun peut donc défendre sa vérité propre. Les résultats de la science sont compris, dans ce cadre, comme des constructions sociales susceptibles d’être contredites par l’invocation du ressenti personnel, du « bon sens » … L’on pourrait même ajouter à ces deux grandes écoles les sceptiques qui prétendent que la vérité est trop grande, qu’elle ne peut pas être atteinte par la raison humaine. En fait, ces trois positions adoptées vis-à-vis de la vérité scientifique résultent aujourd’hui soit d’une incompréhension de la contradiction inhérente au processus de recherche ou d’une négation des autres moyens d’accès à la vérité (la philosophie, la tradition…). 

La spécificité de la science, qui donne du grain à moudre à ceux qui en contestent l’autorité, est le doute permanent.

Dans son ouvrage De la vérité dans les sciences, l’astrophysicien et philosophe Aurélien Barrau essaye de présenter une position prudente : « Je tente d’y défendre un point de vue mesuré qui se distancie à la fois d’un scientisme hyper-rationaliste à mon sens naïf et d’un obscurantisme nihiliste à mon sens nocif ». La science a selon lui vocation à affronter les dogmes et les évidences trompeuses, à essayer de comprendre le monde en utilisant notre raison avant nos sens. La spécificité de la science, qui donne du grain à moudre à ceux qui en contestent l’autorité, est le doute permanent, la capacité à toujours revenir sur ce que l’on croit déjà savoir car rien n’est définitivement acquis. Il définit alors la vérité scientifique comme un cheminement qui va « tenter d’esquisser la meilleure proposition à un instant donné de l’histoire des idées, suivant un mode spécifique, qui n’est pas le seul, d’appréhension du réel » (Aurélien Barrau, conférence La vérité dans les sciences, épisode 1 / 2). Il reconnaît là à la fois que la science n’est pas l’unique moyen d’accéder au réel et que les vérités scientifiques ne sont pas éternelles ; mais qu’elle constitue pourtant un moyen sûr de s’en rapprocher le plus possible. Par exemple, les équations d’Einstein sur la relativité restreinte et générale ont maintenant plus d’un siècle d’existence ; elles ont permis un grand nombre de découvertes et ne sont toujours pas invalidées. Pour autant, il est raisonnablement envisageable que de nouvelles équations encore plus proches du réel soient découvertes. 

Réaffirmons le vrai pour dépasser la post-vérité

Comment est appréhendée la vérité scientifique dans notre ère de post-vérité ? Elle est mal comprise, assurément ! Dans Le goût du vrai, Etienne Klein déplore que la diffusion du vrai est aujourd’hui difficile puisque circulent sur les mêmes canaux de communication des faits, des croyances, des opinions, des idéologies, des fake-news, des théories… De ce fait, une importance égale est accordée à toutes ces informations et leurs statuts respectifs se contaminent. Il devient de plus en plus difficile de faire la part des choses ; la crise du coronavirus l’a crument révélé. Ce à quoi l’on peut ajouter des personnalités publiques qui présentent la science comme étant une croyance parmi tant d’autres. Le président Trump en est l’archétype parfait puisqu’il passe son temps à répondre sur Twitter à des rapports scientifiques sur le réchauffement climatique, le coronavirus, les énergies fossiles, les expéditions spatiales, etc. Des rapports assurément non lus, qu’il entend contester en invoquant son instinct et sa propre expertise (qu’il n’a pas). A contrario, la science est parfois érigée comme une vérité unique et objective. Greta Thunberg en est l’exemple idoine car elle instrumentalise des rapports du GIEC (dont elle ne tire que les informations qui lui servent) et invoque l’autorité incontestable de la science pour servir son combat. A cet égard, les querelles entre Trump et Thunberg étaient sidérantes tant ils utilisaient la science, soit en la négligeant, soit en l’instrumentalisant ; en tout cas sans comprendre réellement les rapports dont ils parlaient. 

A cet égard, les querelles entre Trump et Thunberg étaient sidérantes tant ils utilisaient la science, soit en la négligeant, soit en l’instrumentalisant.

Par ailleurs, la crise du coronavirus nous a révélé que le rapport au temps est une autre source d’incompréhension. Le temps de la recherche n’est pas le même que le temps politique, encore moins que celui des médias, qui exige de l’immédiateté. En période de crise, la population exige de sa classe politique une réponse claire et tranchée, une direction à suivre. Mais ces derniers n’étaient pas capables de prendre des décisions sans s’appuyer sur une expertise scientifique, dont les travaux de recherche sont par essence faits de suppositions, de débats et d’hésitations (voire de contradictions) et exigent du temps long. 

Faut-il être pessimiste ? Saurons-nous retrouver le chemin de la vérité ? Dans son tract, Etienne Klein met en garde à travers un texte de Nietzsche (Humain, trop humain, 1875) sur le fait que « La science donne à celui qui y consacre son travail et ses recherches beaucoup de satisfaction, à celui qui en apprend les résultats, fort peu. Mais comme peu à peu toutes les vérités importantes de la science deviennent ordinaires et communes, même ce peu de satisfaction cesse d’exister […] ». Puisqu’elle n’est plus capable d’apporter du bonheur au commun de la population, elle sera remplacée par d’autres systèmes de pensée qui y parviendront mieux ; il en identifie trois : la religion, la métaphysique et l’art. Or, Nietzsche prévoit que « l’intérêt pris à la vérité cessera à mesure qu’elle garantira moins de plaisir ; l’illusion, l’erreur, la fantaisie, reconquerront pas à pas parce qu’il s’y attache du plaisir ». Ce texte, encore d’actualité après un siècle et demi, prévient que l’affaiblissement de l’amour pour la vérité est un véritable danger pour la démocratie, à tel point que « la rechute dans la barbarie est la conséquence prochaine ; de nouveau l’humanité devra recommencer à tisser sa toile après l’avoir, comme Pénélope, détruite pendant la nuit. Mais qui est garant qu’elle en retrouvera toujours la force ? ». 

L’affaiblissement de l’amour pour la vérité est un véritable danger pour la démocratie.

Lors d’une conférence (La science dit-elle le vrai ?, 05/02/19), Etienne Klein propose toutefois un remède qui permettrait de redonner ses lettres de noblesse à la vérité scientifique. Il faut, dit-il, que l’on enseigne la connaissance de nos connaissances. Autrement dit, il s’agit d’apprendre comment a-t-on découvert telle ou telle vérité ? Si personne n’est capable d’expliquer, par exemple, comment l’on a trouvé, puis prouvé, la rotondité de la Terre, alors ceci est une croyance au même niveau que ceux qui prétendent qu’elle est plate. On y croit sans pouvoir justifier pourquoi, en faisant seulement confiance à la majorité où à la personne qui nous l’a révélé. Si l’on comprend en revanche comment Pythagore, Aristote et Eratosthène, puis Magellan, Galilée et bien d’autres ont prouvé sa forme sphérique, alors on sait que ce dont on parle n’est pas une croyance mais bien une vérité. Ainsi, il est nécessaire de trouver des moyens de réhabiliter le vrai et la science au sein de notre société. Souvenez-vous des discussions autour du Brexit, regardez les débats politiques américains et vous comprendrez que nous nous engageons dans une voie dangereuse où toutes les paroles et les croyances se valent, peu importe leur proximité avec la réalité. Qu’est-ce que la politique si elle est détachée du vrai et que l’émotion y règne en maître ? L’ère de la post-vérité engendre nécessairement l’ère de la post-politique. S’il est vrai que nos sociétés occidentales sont bien engagées sur ce chemin, il n’est jamais trop tard pour redonner à la vérité sa juste place. 

L’auteur