L’Union européenne, plus nécessaire que jamais

Face à la menace commune, l’affirmation d’une solidarité européenne inébranlable ?

Le 16 octobre dernier, un professeur de la République française était sauvagement assassiné par un islamiste ; le 29 octobre dernier, des catholiques ont péri face à la barbarie islamiste à Nice ; le 2 novembre dernier, des juifs et des Viennois ont été pris pour cible par un terroriste islamiste… Dans l’actualité récente, la liste est affreusement longue, et c’est l’Europe qui est attaquée et meurtrie en son sein. Ce n’est pas la division convoitée par les djihadistes qui est obtenue à la suite de ces attentats, au contraire, c’est l’illustration la plus tragique du destin commun de la civilisation européenne. 

La terreur islamiste condamne l’Europe à la guerre 

En Europe, l’on peut surtout dater les débuts de l’horreur du terrorisme islamiste en 2004 avec les attentats de Madrid qui ont fait près de 200 morts et près de 1900 blessés. S’ensuit une escalade de la cruauté djihadiste sur notre territoire européen, l’on peut citer entre autres : les attentats de Londres en 2005 (56 morts et près de 800 blessés), les attentats de janvier 2015 en France (17 morts et 21 blessés) et du 13 novembre (130 morts et 352 blessés), les attentats du 22 mars 2016 à Bruxelles (32 morts et 340 blessés), les attentats par camion-bélier à Nice en juillet 2016 (86 morts et 434 blessés), à Berlin en décembre suivant (12 morts et 56 blessés) ou encore à Stockholm en avril 2017 (4 morts et 15 blessés), enfin l’attentat d’hier à Vienne (4 morts et 22 blessés)… 

Elle fait régner à dessein un climat de peur sur notre Europe et elle nous impose des scènes de guerre sur un continent qui a fait le choix de la paix depuis 70 ans.

L’énumération est à la fois interminable et nécessaire, elle est effroyable, elle ne contient pourtant qu’une poignée des attaques d’origine islamiste ayant eu lieu lors des dernières années sur le sol européen. La terreur djihadiste frappe indistinctement l’Espagne, le Royaume-Uni, la France, la Belgique, l’Allemagne, la Suède, l’Autriche… Elle nous a dramatiquement habitué à cohabiter avec l’inhumanité, avec l’atrocité, avec les morts et les traumatismes. Elle fait régner à dessein un climat de peur sur notre Europe et elle nous impose des scènes de guerre sur un continent qui a fait le choix de la paix depuis 70 ans.

Plus que de simples chiffres, ce sont des vies effacées sans une once de pitié, ce sont des familles sans cesse endeuillées, ce sont des images que nous ne voulons plus voir au sein de notre civilisation, ce sont des victimes brutalisées… Plus que les attentats déjà (trop) nombreux et qui prennent l’Europe comme principale cible – rien que de 2014 à 2017, ce ne sont pas moins de 32 attaques terroristes qui ont déferlé sur notre continent1 -, la menace est permanente. En effet, les assauts des terroristes font bien entendu grand bruit, mais le nombre inestimable d’attentats déjoués chaque année est tout aussi préoccupant. Les efforts de lutte antiterroriste à l’échelle européenne portent heureusement leurs fruits, l’on peut relever notamment : l’arrestation en septembre 2018 de sept partisans de l’État islamique aux Pays-Bas qui complotaient pour attaquer un événement public avec des fusils d’assaut et des grenades2 ou les chiffres du ministère de l’intérieur français qui affirmait en 2019 avoir déjoué 59 attentats en six ans3.  

 Rien que de 2014 à 2017, ce ne sont pas moins de 32 attaques terroristes qui ont déferlé sur notre continent.

Autre fait inquiétant, révélant que la guerre islamiste déclarée à l’Europe est loin d’être terminée, c’est le « réservoir » de potentiels djihadistes présents en son sol. Un récente étude parlementaire allemande datant de novembre 2018 fixait le nombre d’extrémistes islamistes à plus de 25 000 sur le territoire allemand. De même, en France, plus de 20 000 personnes figurent sur une liste de surveillance de radicaux potentiellement violents (pas seulement en lien avec l’islamisme néanmoins), dont 4 000 considérés comme dangereux et surveillés de près. C’est donc un ennemi à la fois invisible et omniprésent, aussi imprévisible que redoutable.

1- Lorenzo Vidino, Francesco Marone, Eva Entenmann, « Fear thy neighbor : radicalization and jihadist attacks in the West », 2017

2- Jean-Pierre Stroobants, Le Monde, « Pays-Bas : un attentat contre un grand évènement déjoué », 28 septembre 2018

3- Léa Salamé, Nicolas Demorand, France Inter, « Attaque à la préfecture de police : Christophe Castaner souhaite un signalement automatique pour toute alerte », 7 octobre 2019

L’identification nécessaire de l’ennemi de l’Europe

Par ces actes terroristes innommables, l’objectif de l’idéologie islamiste est clair : attaquer les valeurs qui nous unissent et nous divisent sur le long-terme. Mais au lieu de faire le choix du repli et de la réponse uniquement nationale, les pays d’Europe se doivent de rester unis face à un ennemi partagé qui ébranle leur civilisation et leur héritage commun. Ici, reprenons la théorie des relations internationales fondée par Carl Schmitt et Julien Freund reposant sur la dialectique ami/ennemi. Bien qu’assez controversée, en ce sens qu’elle impose une certaine perpétualité à la guerre (bien loin des utopies pacifistes), cette thèse défendue par les deux philosophes allemands nous est utile pour appréhender la guerre déclarée par les djihadistes et surtout pour avoir le courage de riposter. En effet, dans cette vision, l’identification de l’ennemi fonde l’essence du politique. Julien Freund prend appui sur la dialectique ami/ennemi pour affirmer que les conflits sont absolument inhérents au politique et donc inévitables pour l’homme. En plus d’identifier clairement l’ennemi islamiste, cette vision peut donner l’opportunité à l’Europe de retrouver du sens politique !

L’objectif de l’idéologie islamiste est clair : attaquer les valeurs qui nous unissent et nous divisent sur le long-terme.

Par ailleurs, dans sa théorie, Freund dresse également une distinction entre l’ennemi privé (intérieur) et l’ennemi public (politique). Ainsi, si une opposition tend vers la distinction ami/ennemi, elle devient politique car « il ne saurait y avoir de politique sans un ennemi réel ou virtuel »4. Ce dernier point est intéressant puisqu’il met en évidence une rupture contemporaine : notre ennemi (ici, islamiste) n’est plus extérieur, ce n’est plus un Etat, il est extrêmement diffus et s’implante à l’intérieur même de nos frontières. Ce qui produit naturellement une grande complexité pour le combattre, voire pour le vaincre à terme… 

Cette difficulté ne doit jamais nous pousser à relâcher nos efforts, ou pire à renoncer lâchement face à cette guerre menée sans trêve à l’intérieur de notre continent. Elle doit au contraire mobiliser toutes nos forces pour reprendre en main la sécurité des citoyens européens et pour assurer la paix qui nous est si chère. L’ennemi est clairement identifié, il est à nos portes, il est à la fois à l’intérieur de notre Europe mais il envoie aussi des soldats martyrs de Syrie ou d’Irak prêts à tout pour porter leur cause barbare. 

4- Julien Freund, L’essence du politique, 1965

Les islamistes recherchent la désunion, ils auront l’indivisibilité

Face à cette menace toujours grandissante, il n’y plus de temps pour la naïveté. L’Europe doit défendre son peuple, ses valeurs, prouver qu’elle est à la hauteur des défis de notre temps. Les discours ont changé de nature, après les attentats récents de Nice ou de Vienne, les pays européens ont su réagir de la manière la plus ferme possible dans la condamnation de ces horreurs : le Président Macron reprenant justement la dialectique ami/ennemi dans un tweet en réaction à l’attentat touchant la capitale autrichienne (« c’est un pays ami qui est attaqué. C’est notre Europe. Nos ennemis doivent savoir à qui ils ont affaire. ») ou la chancelière Merkel déclarant que « le terrorisme islamiste est notre ennemi commun ». 

L’Europe doit défendre son peuple, ses valeurs, prouver qu’elle est à la hauteur des défis de notre temps.

A côté des paroles, des actes sont nécessaires, comme les opérations extérieures menées au Sahel pour lutter contre le terrorisme islamiste (les Français étaient d’abord seuls mais ont été rejoints sur le terrain par plusieurs pays européens : Belgique, Danemark, Pays-Bas, Estonie, Portugal) ; ces efforts doivent être foncièrement poursuivis. Autre forme symbolique de solidarité européenne dans ce destin tragique commun : des hommages ont été rendus à Samuel Paty dans les écoles allemandes, grecques, néerlandaises, autrichiennes… Aussi, en parallèle des récentes polémiques liées à la liberté d’expression en France, il y eut notamment le président turc Erdogan qui appela au boycott des produits français en remettant en cause la « santé mentale » de Macron, la solidarité européenne fut sans équivoque : la très grande majorité des Etats membres de l’Union européenne ont apporté leur soutien fort à la France. 

Ainsi, dans ce contexte inédit, c’est aujourd’hui qu’une véritable stratégie européenne doit être définie contre ceux qui souhaitent mettre à mal l’unité européenne, c’est aujourd’hui qu’une véritable vision géopolitique doit être mise en œuvre, c’est aujourd’hui que la (vieille) ambition d’une défense et d’une armée européennes doit être achevée.

L’auteur

Lucas Da Silva