Le clivage gauche-droite fait de la résistance !

Un auteur de gauche, un auteur de droite, une conviction commune : réaffirmer leurs différences

Toujours solidement installé depuis la naissance de la République, le clivage gauche-droite a continuellement fait la pluie et le beau temps de la vie politique française depuis plus de deux siècles et s’est tellement ancré dans les coutumes nationales qu’il s’est propagé à l’international dans l’essentiel des régimes politiques libéraux. Pourtant, alors que rien ne semblait être en mesure de le défier, ce vieux clivage est aujourd’hui attaqué de toutes parts ; de nombreux représentants politiques rêvent de le voir disparaître mais une tradition si coriace ne peut être abattue aussi facilement qu’ils le prétendent… 

Un peu d’histoire pour commencer…

Ainsi, comment comprendre la nature du clivage gauche-droite sans retourner dans le passé ? Comment expliquer son caractère inaltérable sans s’intéresser au contexte de son apparition ? Selon certaines récentes études, environ 84% des Français parviendraient à se situer politiquement par rapport à la dichotomie gauche-droite1 et 58% de la communauté nationale se revendiquerait de gauche ou de droite2. Si ces constats sont justes, c’est bien que ce clivage traditionnel persiste, d’autant plus que les nombreux “centristes” (32% selon la première étude et 36% selon la seconde) se situent politiquement au regard de cet axe gauche-droite et non en dehors de celui-ci.

Pour revenir aux origines de cette division politique, il convient naturellement d’évoquer le contexte de la Révolution française. Traditionnellement, et de manière quelque peu stéréotypée, cette opposition s’est formée lors des débats qui ont vu le jour au sein de l’Assemblée constituante de 1789 (future Assemblée nationale). Le point de départ est simple et est apparu lors d’une question hautement symbolique et fondamentale pour l’écriture de la constitution républicaine : fallait-il maintenir l’autorité royale en attribuant au roi un droit de veto ? Spontanément, les opposants à la monarchie (les révolutionnaires) et tenants d’une assemblée souveraine se réunirent à gauche du président de l’assemblée ; à l’inverse, les députés favorables à une certaine sauvegarde du pouvoir royal (les contre-révolutionnaires) se rassemblèrent à droite.

Même si, au fil du temps, ce clivage historique s’est refondé en lien avec les évolutions de la société française, il garde en lui cette base inhérente. En effet, les grands principes et valeurs de la gauche et de la droite sont définis en partie par cet événement fondateur : 

  • dès ses origines, la droite a été plus attachée à l’ordre, à la sécurité et à l’autorité, à la défense de la tradition, à un pouvoir exécutif fort et personnifié, elle s’est toujours plus ou moins présentée comme conservatrice. 
  • dès ses fondements, la gauche a quant à elle été révolutionnaire dans le sens où elle a voulu renverser un ordre établi dans un espoir de progrès, elle a toujours aspiré à une société plus égalitaire et socialement plus juste, elle défend la tolérance et la solidarité.

Beaucoup veulent donc enterrer ce clivage gauche-droite vieux de deux siècles, mais ce serait faire fi des dynamiques profondes de la société française et être aveuglé par des ambitions électoralistes… 

Pour autant, ce serait une erreur de penser que cette opposition de valeurs fortes est immuable et resté inchangée à travers l’histoire. Ainsi, prenons l’exemple le plus frappant dans cette constante évolution du clivage : le libéralisme. Cette idéologie a été originellement portée par les ancêtres de la gauche dans une logique progressiste afin de mettre un terme à la monarchie. Le libéralisme incarnait l’émancipation individuelle, la liberté économique allant mener à l’égalité sociale, il représentait un faisceau révolutionnaire contre l’Ancien régime. Une fois en place, le libéralisme s’est progressivement déplacé à droite de l’échiquier politique dans une logique conservatrice ; il fallait en effet le défendre coûte que coûte face à une nouvelle idéologie défendue par la gauche : le socialisme. Alors, une fois la République sanctuarisée, le libéralisme ne nécessitait plus d’être légitimé par les “progressistes” et c’est la droite qui s’est largement accommodée de ce courant de pensée puisqu’il favorise des valeurs chères à celle-ci comme la liberté, la propriété privée, la non-intervention de l’Etat dans les affaires économiques… A contrario, la gauche, sans nécessairement trahir ses principes, ne s’est plus reconnue dans la défense du libéralisme puisqu’il était synonyme de capitalisme, d’inégalités et d’individualisme…   

Aujourd’hui, la bipolarisation gauche-droite est largement bousculée et décriée par toute une partie de la classe politico-médiatique. Selon certains, les partis de LREM (La République En Marche) et du RN (Rassemblement national) en premier lieu, une nouvelle opposition aurait supplanté l’ancienne : celle des mondialistes/européistes/libéraux contre les nationaux/souverainistes/protectionnistes. Beaucoup veulent donc enterrer ce clivage gauche-droite vieux de deux siècles, mais ce serait faire fi des dynamiques profondes de la société française et être aveuglé par des ambitions électoralistes… 

 1- Le positionnement des Francais sur un axe gauche-droite, Ifop -pour Le Point, juillet 2020.

2- La France des valeurs , quarante ans d’évolutions, Presse universitaire de Grenoble, collectif

Le vieux clivage gauche-droite traverse le nouveau monde macroniste

“Et de droite et de gauche”, c’était le projet d’Emmanuel Macron lors de la création d’En Marche en 2016, qui deviendra ensuite La République en Marche. En effet, malgré une volonté assumée du dépassement droite-gauche, LREM se confronte à la réalité d’un clivage qu’elle ne peut réfuter, et doit même se positionner par rapport à celui-ci. Lors des élections législatives de 2017, la stratégie du nouveau monde LREM était basée sur … le vieux monde de la gauche et de la droite. Ainsi, dans les circonscriptions historiquement de gauche, les candidats investis par le parti du Président étaient étonnamment issus de la gauche, et inversement dans les circonscriptions de droite ; première confrontation de ce nouveau monde à la réalité de la carte politique française. 

Lors des élections législatives de 2017, la stratégie du nouveau monde LREM était basée sur … le vieux monde de la gauche et de la droite.

La loi “Asile et Immigration” du 10 septembre 2018 de Gérard Collomb fut aussi le symbole de la persistance du clivage gauche-droite au sein de la majorité LREM. En effet, cette loi “pour une immigration maîtrisée, un droit d’asile effectif et une intégration réussie” fut critiquée et jugée trop autoritaire par une partie de la macronie. Face aux nombreux débats qui ont fracturé la jeune majorité, force est de constater que les députés sont naturellement revenus vers leurs origines partisanes, de droite ou de gauche. Ainsi, les parlementaires venant de la droite ont voté et soutenu le texte facilement, alors que ceux venant de gauche ont dû voter sous la contrainte d’une exclusion et certains se sont tout de même abstenus, premier signal de fracture (1 vote contre, 14 abstentions et 99 absents, la plupart d’ex PS ou militants associatifs de gauche). 

Au fil du quinquennat, de nombreux députés ont quitté les rangs de LREM, déçus pour certains de ce dépassement impossible, jugeant le mandat “trop à droite” pour d’autres ou plus généralement renvoyés pour ne pas avoir suivi la ligne officielle. Ainsi, sur les 312 marcheurs élus au Palais Bourbon en juin 2017, il en reste aujourd’hui 270. Cela au profit notamment de la création du groupe “Ecologie Démocratie Solidarité” sur sa gauche, et du renforcement du groupe “Agir ensemble” sur sa droite, preuve que ce clivage persiste y compris pour ceux qui souhaitaient, et souhaitent peut-être encore, le dépassement. 

Au fil du quinquennat, de nombreux députés ont quitté les rangs de LREM, déçus pour certains de ce dépassement impossible.

Si le pragmatisme est une qualité, le dépassement envisageable, l’union sacrée souhaitable, cela peut permettre de faire travailler des personnes de sensibilités différentes ensemble, mais cela ne pourra jamais faire disparaître les valeurs profondes, qu’elles soient de droite ou de gauche. 

Le clivage gauche-droite traverse aussi le Rassemblement National

Mais LREM n’est pas le seul mouvement à butter sur le dépassement du clivage gauche-droite. Le Rassemblement National qui se veut “ni de droite et ni de gauche”, comme l’affirme sa présidente Marine Le Pen, se questionne également. En effet, le RN, ex FN, fondé par Jean-Marie Le Pen en 1972 était classiquement un parti d’extrême droite, conservateur et nationaliste. Ce n’est qu’à partir de 2011 et l’arrivée à sa tête de Marine Le Pen que la stratégie change. A  la stratégie de communication dite de  “dédiabolisation”, s’est ajouté un changement de ligne, atténuant ainsi le côté conservateur du parti au profit d’une ligne plus sociale correspondant sociologiquement à son électorat majoritairement populaire. Si cette stratégie a permis au RN de progresser, et donc d’atténuer les critiques en son sein, la stagnation et le plafond de verre qui semble bloquer le parti font apparaître des tensions sur la ligne du mouvement. Les récentes déclarations et échanges entre Marion Maréchal et sa tante Marine Le Pen le montrent bien.

Entre combat culturel et combat social, le RN semble lui aussi se frotter à la réalité du clivage gauche-droite. 

Le RN de Marine n’est pas le même que celui de Marion. Plus qu’une divergence de personne, de stratégie ou de méthode, c’est bel et bien une différence de ligne politique qui les sépare. L’une, Marine, regarde à gauche ; l’autre, Marion, regarde à droite. Effectivement, les réflexes de Marine Le Pen sont sociaux quand ceux de sa nièce sont conservateurs. La présidente du RN s’oppose plus aisément à la mondialisation, aux banques, aux technocrates, jouant le peuple contre les élites ; quand Marion Maréchal s’oppose plus volontiers à l’islamisation, aux réformes sociétales et aux progressistes, jouant la France éternelle contre les dérives soixante-huitardes. La Loi Taubira de 2013 montrait déjà cet écart d’approche, Marine Le Pen refusant de participer à La Manif Pour Tous lorsque Marion Maréchal souhaitait une mobilisation du FN sur la question. Cet été encore, la discrétion de Marine Le Pen sur les sujets de société, avec le mouvement “Black Lives Matter” importé en Europe, a tranché avec le retour médiatique de Marion Maréchal affirmant “Je n’ai pas à m’excuser en tant que blanche et en tant que française.” 

Si Marine Le Pen a cru imposer sa ligne au sein du parti, en évinçant progressivement les anciens du FN et son père Jean-Marie, c’est bien le retour d’une ligne plus droitière qui refait surface par de nouveaux élus et sa nièce Marion. Cette ligne plus libérale économiquement et assurément conservatrice, défendue par Marion Maréchal, Robert Ménard et Gilbert Collard, voit dans la droite française une potentielle alliée pour gouverner. A l’inverse, la ligne actuelle populiste et sociale, défendue par Marine Le Pen, Steeve Briois et anciennement Florian Philippot, y voit un véritable adversaire et pense devoir gagner seule contre elle. Entre combat culturel et combat social, le RN semble lui aussi se frotter à la réalité du clivage gauche-droite. 

Le danger d’un nouveau clivage social et territorial 

Le clivage gauche-droite est alors une division profonde qui questionne le citoyen sur sa perception de la société et sur sa vision de l’avenir, c’est un rapport au monde. Vouloir conserver ce qui doit l’être ou vouloir changer pour toujours progresser est une différence profonde entre la droite et la gauche. L’aspiration à la Liberté ou une volonté d’Égalité représentent aussi une question fondamentale qui traverse chaque réflexion. Ces questions et ces positions sont personnelles, idéologiques et même philosophiques, cela traverse les âges, les classes sociales ou les origines.   

Le clivage n’étant plus seulement intellectuel, philosophique et historique, il en devient social et territorial.

La nouvelle opposition “mondialiste contre nationaliste” est en revanche un clivage social et territorial, entre ceux qui réussissent économiquement, socialement et culturellement dans la mondialisation et ceux qui y trouvent des diffucltés. Ainsi, au second tour de la présidentielle de 2017, 90% des Parisiens ont choisi Emmanuel Macron ; à l’inverse, les territoires plus sinistrés du Nord et de l’Est ont massivement voté pour Marine Le Pen. Ce nouveau clivage est un ressenti individuel par rapport à sa situation actuelle. La fracture ne fait alors que se renforcer entre les Somewhere, “ceux de quelque part” et les Anywhere, “ceux de partout”, comme l’explique David Goodhart dans The road to somewhere : the populist revolt and the future of politics. 3 Il semble donc y avoir une réalité sociologique à ce nouveau clivage, mais la société “s’archipelise”4 comme l’explique Jérôme Fourquet, elle se fracture et se tend. Cela est-il souhaitable dans une démocratie ?

Si le mouvement d’Emmanuel Macron en 2017 constitue pour certains l’alliance de la bourgeoisie de droite et celle de gauche, on peut également constater que la contestation des Gilets Jaunes en est la réponse, avec l’alliance des classes populaires de droite et celles de gauche. Le clivage n’étant plus seulement intellectuel, philosophique et historique, il en devient social et territorial : deux sociétés diamétralement opposées se font face. L’une qui vit et croit dans le système face à une autre qui ne lui fait plus confiance et ne veut plus y croire dans une No Society5, comme le décrit Christophe Guilluy. 

Pour réussir à sortir de cette crise de confiance, pour parvenir à réunir le peuple français qui semble inconciliable, la droite et la gauche françaises, qui ont exercé et déçu, doivent faire le point sur leurs erreurs et leurs trahisons passées et prouver ainsi qu’elles ont encore quelque chose à dire…

3-  David Goodhart, The Road to Somewhere: The Populist Revolt and the Future of Politics, C Hurst & Co Publishers Ltd, 2017. 

4- Jérôme Fourquet, L’archipel français, Le Seuil, 2019

5-  Christophe Guilluy, No Society : La fin de la classe moyenne occidentale, Flammarion, 2019.

“Ce que la gauche a encore à dire” 

La gauche française historique et socialiste a reçu un véritable coup de massue lors des élections présidentielles de 2017. Son candidat, Benoît Hamon, rejeté par toute une partie de sa propre famille politique, n’a jamais su rassembler son camp et convaincre la gauche. Cette défaite constitua un désastre pour le Parti socialiste qui plongea dans une crise sans précédent et qui semblait pratiquement signer son arrêt de mort… Même si la gauche française ne peut se résumer au simple PS, elle ne peut non plus se reconnaître durablement dans la ligne défendue par Jean-Luc Mélenchon et ses Insoumis qui jouent clairement le jeu de l’affrontement entre “peuple” et “élites” et de la division interne en n’acceptant aucune “union de la gauche”. 

C’est dans de telles épreuves que l’on est susceptible de se réinventer et de prouver sa valeur propre.

La gauche française, tout comme son meilleur ennemi (la droite), est aujourd’hui confrontée à un défi de taille qui peut justement participer à sa renaissance. C’est dans de telles épreuves que l’on est susceptible de se réinventer et de prouver sa valeur propre. La gauche doit ainsi démontrer que ceux qui participent à la disparition de la dichotomie gauche-droite ont intérêt à la voir se réaliser dans une démarche électoraliste et qu’ils n’ont certainement pas gagné la bataille des idées. A l’approche de 2022, mais aussi dans une vision de long-terme, voici les grandes problématiques et sources de division que la gauche française doit résoudre :

La question européenne : c’était l’une des causes centrales du dissentiment opposant Hamon et Mélenchon en 2017. Le premier affirmait avec fierté son attachement à l’Union européenne : “je ne jouerai pas l’Europe à la roulette russe”, déclarait-il ; le second, rompant avec la tradition multilatéraliste de gauche, menaçait de quitter l’Union européenne en cas d’échec de renégociation des traités européens. Il faut ici se souvenir que le projet européen a toujours été porté et défendu par les personnalités socialistes : de Jean Jaurès dès le début du XXe siècle (évoquant “une première organisation de l’Europe, préparant et ébauchant une alliance plus vaste, l’alliance européenne pour le travail et pour la paix6), en passant par François Mitterrand et Jacques Delors dans les années 1980-1990 (donnant notamment une dimension politique à la construction européenne, et non plus seulement économique), jusqu’à François Hollande (défendant corps et âme l’unité européenne au moment de la crise grecque de 2015), l’idée européenne se trouve au coeur des grandes idées de gauche. Il ne s’agit pas d’occulter les difficultés d’ordre idéologique – (néo)libéralisme à outrance, manque de démocratie et de politiques sociales, mise en concurrence des pays – auxquelles se retrouve confronté tout socialiste dans l’évolution de la construction européenne, il s’agit à l’inverse d’instaurer un rapport de force propre à la gauche. En effet, il faut rappeler que la dimension de “lutte” est primordiale chez elle, comment pourrait-elle se contenter d’abandonner et de donner raison à ceux qu’elle combat ? La gauche ne peut se permettre de jouer le jeu du repli sur soi, au risque de trahir ses principes, mais surtout de créer des tensions dans l’Europe où règne la paix depuis 70 ans, si chère à la gauche… En outre, il apparaît évident que l’Union européenne constitue l’échelon pertinent pour répondre à des enjeux cruciaux tels que le défi climatique (pensons au fameux Green Deal), le maintien d’une place de prestige dans l’économie internationale, l’emploi, la prise en charge des immigrés, l’aide au développement des pays les moins avancés… Tant de sujets chers à la gauche qu’il est nécessaire de porter sans cesse sur l’agenda européen.

La question de l’identité : c’est une véritable poudrière capable de mener à de graves divisions irréconciliables.

La question de l’identité : c’est une véritable poudrière capable de mener à de graves divisions irréconciliables, le combat idéologique entre les “universalistes” et les “identitaires” ne fait que commencer… La gauche, toujours attachée à l’égalité et à la lutte contre toutes formes de discriminations, se retrouve aujourd’hui coincée dans un étau : poursuivre son attachement à la laïcité française et à l’universalisme républicain ou à l’inverse épouser le discours “identitaire” qui entend mettre en lumière les différences (“raciales”, de religion, de genre, d’orientation sexuelle…) pour mieux effacer les discriminations. Ainsi, pour la gauche, il ne s’agit pas de se voiler la face : il faut évidemment se battre chaque jour pour faire avancer l’égalité de conditions et de traitement entre tous les citoyens français. En revanche, faire sienne la logique identitariste s’avérerait dangereux puisqu’elle comporte en elle la tentation d’un repli communautariste, la censure et la fragmentation des luttes sociales. La gauche s’est toujours employée à expliquer les maux et les souffrances de la société en gardant à l’esprit le prisme “social” (pensons à l’immortelle lutte des classes), et non pas “identitaire” ! Comment un tel retournement de valeur a-t-il pu s’opérer alors même que c’est le propre de la droite et encore plus de l’extrême-droite de flatter l’identité et de défendre sa portée… La gauche, comme sa fille la République, doit être aveugle aux différences humaines – qu’importe leur nature – et doit encourager l’accomplissement d’un modèle universel plus abouti, réellement égalitaire. Comment pourrait-on omettre que l’ultime rêve de la gauche est la “convergence des luttes”, l’union de toutes les gauches dans l’héritage du Front populaire, dans une optique de défense de l’égalité du peuple dans son ensemble mais surtout pas de promotion de communautés particulières…

La question écologique et la question sociale qui la sous-tend : il s’agit sans doute du point le plus consensuel chez la gauche contemporaine, surtout au regard des deux grandes problématiques soulevées auparavant. Mieux encore, c’est cette thématique qui semble en mesure de faire gagner la gauche aux prochaines élections : si elle parvient à construire un projet cohérent autour de la question environnementale et qu’elle convainc le peuple français – de plus en plus acquis à la cause – qu’elle représente la meilleure offre politique pour avancer sur cette impérieuse question. En effet, il est clair que l’écologie politique est née à gauche. Par humanisme, par solidarité, par volonté de coopération internationale, par la mise en évidence d’un seul et même genre humain, par l’ouverture de la “sphère de considération morale” à l’égard des autres êtres vivants (en particulier des animaux non-humains), par la remise en cause du système aussi, l’écologie politique comporte en elle une dimension révolutionnaire propre à la gauche. Ainsi, il est indispensable de sortir d’une vision caricaturale de l’écologie qui serait une forme de lubie provenant des “bobos” des grandes villes et qu’elle exigerait de bénéficier de hauts revenus pour l’achat des produits respectueux de l’environnement. Il est urgent de renverser cette tendance ; sur ce sujet, et sur tant d’autres encore, la gauche doit abandonner sa dimension “élitiste” et relancer un dialogue sincère et ouvert vers son électorat historique : les classes populaires et précaires. La gauche doit relever ces défis : sortir d’une vision punitive et méprisante de l’écologie, faire prendre conscience aux milieux les plus pauvres qu’ils sont et resteront les premières victimes du dérèglement climatique (alors qu’ils ne participent en rien aux émissions totales de gaz à effet de serre notamment), convaincre le peuple qu’un projet écologique nous donnerait collectivement l’opportunité de réfléchir à nos modes de vie pour tendre vers une société soignée de ses comportements individualistes et égoïstes.

Battons nous pour les idées qui nous unissent et mettons toutes nos forces en commun pour que la gauche renaisse !

En définitive, la gauche française doit cesser de se diviser et de trahir les principes qui l’ont toujours définie, il est nécessaire qu’elle trouve des consensus sur les questions essentielles énoncées plus tôt, mais surtout il est urgent qu’elle renoue avec son identité. N’en déplaise à ceux qui rêvent de la voir disparaître, la gauche et ses idées ne mourront pas du jour au lendemain. Elle porte en elle des idéaux impérissables qui ont toujours accompagné les évolutions de notre monde, elle s’est sans cesse battue pour rendre le quotidien du peuple plus agréable et confortable, elle a perpétuellement pris la défense des opprimés, de tous ceux qui souffrent sans aucune distinction. Comme cela s’est déjà produit à de maintes reprises dans l’histoire (rappelons-nous de l’emblématique désunion entre les révolutionnaires et les réformateurs), la gauche apparaît aujourd’hui divisée sur un certain nombre de questions mais elle ne peut se laisser abattre. Rangeons les égos, mettons de côté les ambitions personnelles, favorisons le dialogue au sein de notre camp politique, battons nous pour les idées qui nous unissent et mettons toutes nos forces en commun pour que la gauche renaisse !

6-  Jean-Pierre Rioux, Entre guerre et paix : le monde nouveau vu par Jaurès, 2007

“Ce que la droite a encore à dire” 

Pour la droite, la vertu suprême est la prudence. Dans un monde qui change à grande vitesse, et dans lequel ces évolutions nous échappent et s’imposent à nous, il apparaît important de se rattacher à cette prudence. Cette vertu, c’est la modestie d’accepter que quelque chose nous dépasse, c’est notre nature, notre culture, notre civilisation. Déjà, les nombreux problèmes et maux de notre société semblent imposer les idées de la droite, cela étant confirmé sondage après sondage. Face à l’insécurité, le parti de l’ordre. Face à l’imposition et aux réglementations excessives, la liberté économique. Face à la perte de repères, le retour aux valeurs. Mais plus que sur de simples propositions techniques, la droite a encore beaucoup à dire, parce que la droite, et seulement elle, peut trouver le chemin étroit pour sauvegarder notre mode de vie. Ce chemin étroit est une ligne de crête entre deux excès, pour conserver ce qui doit l’être et réformer ce qui est nécessaire. Effectivement, il s’agit de renouer avec l’histoire et de préserver notre civilisation. Renouer avec la réussite économique, la croissance et le développement, tout en préservant les traditions, valeurs et règles qui font ce que nous sommes. En cela, les idéaux de la droite sont nécessaires car tout en gardant bon sens, pragmatisme et sens des réalités, ils s’appuient sur un rêve mystique, celui de la France éternelle et puissante.

La droite a encore beaucoup à dire, parce que la droite, et seulement elle, peut trouver le chemin étroit pour sauvegarder notre mode de vie.

Cependant, la droite d’aujourd’hui incarnée par le parti LR, ne semble plus convaincre une majorité de Français, alors même que ces derniers semblent plébisciter ses valeurs, symptôme encore visible de cette crise de confiance qui fracture nos démocraties. Il faut alors penser les questions qui empêchent aujourd’hui la droite de renouer avec la victoire, pour mieux penser les solutions qui lui permettront de relever ces défis :

l’épineuse question du bilan : si la droite a perdu, c’est que la droite a déçu. L’obsession d’une partie des “ténors” à regarder à gauche lorsque la base regarde à droite, la lâcheté d’opportunistes prêts à changer de discours en fonction des postes, l’habitude insupportable de certains à tirer contre leur propre camp et l’immobilisme de confort, ont rendu le personnel politique de droite caricaturé par les erreurs d’une minorité. Le formidable élan de la campagne de 2007 autour de Nicolas Sarkozy est encore dans le coeur politique des Français. Mais la violence de la crise économique mondiale de 2009, le manque de courage de certains conseillers et la violence médiatique ont alourdi cet élan. Il appartient donc à la nouvelle génération de droite, notamment celle de la vague bleue des municipales de 2014, de relever cet élan et de dresser le bilan des trente dernières années pour comprendre les erreurs du passé. Cette nouvelle génération se lève, elle n’est pas responsable du passé et compte bien assumer les valeurs et les solutions de droite. Ces nouveaux militants et ces nouveaux élus, reprennent le terrain des idées, du militantisme, de l’associatif et prouvent dans le réel que l’avenir de droite est bel et bien possible.

la question écologique : pour renouer avec la victoire, la droite devra relever le défi de l’écologie politique, et doit pour cela stopper le véritable hold-up de la gauche sur cet enjeu. En effet, la gauche n’a pas le monopole du vert. Au contraire même, les valeurs de l’écologie sont profondément de droite : l’idée d’être prudent vis-à-vis de la nature, de vouloir conserver la qualité de vie, la  biodiversité et les paysages. D’ailleurs, la caricature des nouveaux élus EELV alliés à la gauche, préférant l’idéologie rouge aux solutions vertes, laisse pleinement une place pour l’écologie de droite. En choisissant comme priorités la fin du nucléaire, la légalisation du cannabis ou la suppression des sapins de Noël, les nouveaux élus verts/rouges montrent le visage de leur parti, ils ne sont pas à eux seul l’écologie tout entière, mais ils sont une branche qui propose une certaine vision de l’écologie. Dès lors, une autre branche de solutions peut émerger, celle de l’écologie de droite, de la croissance verte et des solutions réalistes et non idéologiques. Le bilan de la droite en la matière est d’ailleurs très positif car c’est elle qui a créé le Ministère de l’Environnement en 1971, qui l’a transformé en Ministère de l’Écologie et du Développement durable en 2002, qui a fait le Grenelle de l’Environnement en 2007 et qui prouve à la tête des collectivités territoriales une réelle ambition pour l’écologie de solution. Il ne manque plus qu’une véritable ambition pour l’écologie, pour que la droite coche toutes les cases des préoccupations citoyennes. 

la question de l’incarnation : fort d’un maillage territorial colossal, d’un bilan de bonne gestion des collectivités, de valeurs solidement ancrées, d’une réalité qui semble lui donner raison, la droite a encore quelque chose à dire et à proposer à la France. Mais ce projet qui peut être rassembleur nécessite une mobilisation générale autour d’un chef. Car oui la droite c’est la culture du chef. Les débats de motions, de sémantiques, de propositions importent peu, car c’est seulement rassemblés autour d’un leader que la droite gagne. Non attachée à un parti ou à un nom, la droite française héritière du général de Gaulle aime le leadership et les grands rassemblements. RPF, UDF, RPR, UMP, LR, peu importe la terminologie ou la structure, c’est unis autour d’une figure forte qu’elle peut prendre tout son élan et retrouver toute sa force, comme ce fut autour du général de Gaulle, de Georges Pompidou, de Charles Pasqua, de Philippe Séguin, de Jacques Chirac, de Nicolas Sarkozy… Aujourd’hui, ce chef semble inconnu et la mobilisation impossible, mais tout comme la voix d’un chef s’est élevée en juin 1940 à Londres alors que tout semblait terminé, la voix d’un nouveau leader peut encore émerger… La droite ne manque pas de talents, ni de moyens pour faire émerger un chef. Il lui faut simplement le temps de la reconstruction de l’unité. 

Croire la droite terminée, c’est méconnaître son histoire et c’est oublier l’histoire politique qui est faite de hauts et de bas.

Croire la droite terminée, c’est méconnaître son histoire et c’est oublier l’histoire politique qui est faite de hauts et de bas. Aux européennes de 1999, la droite affichait un score de 12% et avait gagné trois ans plus tard la présidentielle ; inversement aux européennes de 2009, le parti du gouvernement était arrivé en tête et avait ensuite perdu tous les scrutins. Ce sont dans les moments compliqués que l’on peut mieux rebondir, car cette période invite au questionnement, permet d’éclairer sur les tempéraments de chacun et est propice à l’émergence de leaders. En renouant avec des défaites, la droite a en effet retrouvé le doute, et c’est ce doute qui lui permettra de reconquérir le pouvoir et qui l’invite à repenser sa politique. Ce doute doit lui permettre d’en finir avec les divisions et querelles intestines, d’en finir avec la honte de ses valeurs, de renouveler ses méthodes et de se réapproprier des sujets forts et cruciaux comme l’écologie, le travail et la sécurité. L’incertitude du monde laisse d’ailleurs apercevoir de vraies opportunités pour la droite, car partout dans le monde occidental la droite reprend pied en se reposant sereinement sur ce qu’elle est et en se recentrant sur les attentes du peuple, comme au Royaume-Uni avec Boris Johnson, en Autriche avec Sebastian Kurz ou en Grèce avec Kyriákos Mitsotákis. C’est cette droite fière d’elle même, populaire et moderne qui permettra un retour dans le coeur des citoyens et dans les urnes. 

Réconcilier la démocratie avec elle-même

Pour conclure, il apparaît évident que le clivage traditionnel opposant la gauche et le droite fait partie intégrante d’une démocratie de type parlementaire. Mais aujourd’hui il n’est plus expliqué, transmis ou assumé, il est en revanche caché, caricaturé et résumé entre deux partis politiques. Alors qu’il offre pourtant la possibilité constante d’offrir un débat d’idées constructif, de mener à des prises de position claires et sans ambiguïté (pas de « en même temps »), d’opposer des valeurs fortes qui ne peuvent rester floues et de s’inscrire dans un passé et une histoire. Le problème d’un nouveau clivage qui mettrait face à face les « mondialistes » vivant dans les métropoles et les « souverainistes » installés dans les campagnes, c’est que nous avons affaire à une opposition stéréotypée qui ne repose sur aucun positionnement intellectuel et historique. Pire encore, ceux qui voient un intérêt à construire cette dichotomie (Marine Le Pen et Emmanuel Macron en premier lieu) exacerbent des tensions territoriales et provoquent une forme d’irréconciliabilité dangereuse pour le devenir de la cohésion nationale. Au lieu de se combattre raisonnablement sur le plan des idées – propres à la gauche et à la droite -, ce nouveau clivage entend opposer les citoyens sur ce qu’ils sont (au lieu de ce qu’ils pensent) : citadins contre ruraux, « élites » contre « peuple », classe des éduqués supérieurs contre classe populaire, mondialistes contre patriotes… Comment faire société sur les bases d’un postulat si caricatural appelant à la fracturation de plus en plus poussée de la population ? Renonçons à l’aggravation de cette division nationale et tentons de réconcilier le peuple dans son ensemble en portant des projets politiques forts et rassembleurs, à l’aune du bon vieux clivage gauche-droite ! 

Les auteurs

Pierre Vitali