À la source de l’insécurité

Pourquoi parle-t-on aujourd’hui d’un « ensauvagement » de la France ?

Avez-vous déjà évité une rue ou un quartier en rentrant de soirée « juste au cas où » ? Vous êtes vous déjà retenu de mettre vos écouteurs dans la rue de nuit “ car on sait jamais » ? Connaissez -vous des gens qui insistent toujours pour que leurs amies ne rentrent pas seules « parce qu’à cette heure-ci ça craint » ? Si la réponse est oui, j’ai peut-être quelques éléments d’explications à vous fournir.

L’insécurité en France est un sujet en vogue ces jours-ci. Outre le Rassemblement National qui en a fait sa marque de fabrique, on a pu observer récemment le gouvernement dénoncer un « ensauvagement » et une insécurité montante, un peu à la manière de Nicolas Sarkozy durant sa campagne de 2007. Au cours de ce processus de clientélisme électoral, on a donc pu voir M. Gérard Darmanin engager un bras de fer avec les trafiquants de cannabis, tandis que Mme Marlène Schiappa militait pour l’expulsion des violeurs étrangers en situation irrégulière. Mais certains membres du gouvernement ne l’entendent pas de cette oreille-là, et dénient tout « ensauvagement » de la société. C’est par exemple le cas de M. Dupont-Moretti qui, lui, préfère parler d’un « sentiment » d’insécurité alimenté par l’extrême droite et les médias (c’était d’ailleurs la thèse défendue par la fameuse émission de Mediapart « Ouvrez les guillemets » d’Usul il y quelques semaines). Eh bien à Skopeo, on préfère les faits aux sentiments, alors étudions ensemble les chiffres pour répondre à cette question : l’insécurité progresse-t-elle réellement en France ?

Les hommes mentent ; pas les chiffres

Une chose importante à rappeler, et c’est un phénomène qu’on observe dans presque toute les sociétés modernes, la délinquance est principalement le fait d’une minorité ultra-violente et connue des services ; ainsi en France, 5% des délinquants causent plus de 50% des vols et violences.

Mais la France n’est pas pour autant, contrairement à ce que prétendent certains, un pays ultra-sécuritaire en termes de pénitencier : ainsi on observe en France environ 100 places de prisons pour 100 000 habitants, là où la moyenne européenne est de 122 (X.Bébin “Quand la justice crée l’insécurité”, Fayard, 2013). C’est pourquoi un tri est effectué en amont pour s’assurer que l’on enverra le moins de gens possible derrière les barreaux. Les criminels et délinquants entrant en prison représentent ainsi moins de 10% de ceux qui ont été arrêtés et déférés devant la Justice ; soit 2% des infractions totales portées à la connaissance des autorités (ibid.). On ne parlera même pas des petits délits et infractions du quotidien (qu’on aime aujourd’hui appeler « incivilités » pour relativiser leur gravité) qui ne sont jamais portés à la connaissance des autorités.

80% des crimes et délits ne sont en réalité jamais examinés par la justice.

En se basant sur les « Enquêtes de victimisation » réalisées par l’INSEE et l’Observatoire National de la Délinquance et des Réponses Pénales, on réalise que 80% des crimes et délits ne sont en réalité jamais examinés par la justice. L’Annuaire statistique de la Justice recensait par ailleurs plus de 10 millions d’infractions au cours de l’année 2010 (avec toutes les 24 heures environs 11 000 vols, 1780 agressions et 264 viols et tentatives de viols). Et sur ces 10 millions d’infractions, seules 4 millions avaient fait l’objet d’une plainte, et seules 1,4 millions avaient été poursuivies. Mais la majorité des condamnés écope en réalité « d’alternatives aux poursuites » (type rappel à la loi), ce qui fait descendre le nombre de personnes poursuivies et traduites à 640 000.  Au total, les peines de prison ferme ne concernent en moyenne que 122  000 individus (sur 4 millions d’infractions CONNUES, rappelons-le). Or, parmi ces peines de prisons prononcées, les condamnations inférieures ou égales à seulement 2 ans représentent plus de 90% des cas. 

Le problème du délai de la justice, qui semble vouloir concurrencer la SNCF en terme de retards, est également à prendre en compte dans l’équation : en 2009 la comparution immédiate ne représentait que 15% des condamnés à la prison ferme (et cette même comparution immédiate n’existe d’ailleurs pas pour les mineurs ayant commis un crime). C’est ainsi que le 28 janvier 2012, après un viol en réunion dans le centre-ville de Lyon, à la coursive de la Part-Dieu, 3 mineurs ont été remis en liberté dans l’attente de leur procès. Sachant que le délai moyen de comparution est d’un an et demi chez les mineurs. Et même une fois la sentence prononcée, on doit faire face au problème de délai d’application des peines : aujourd’hui, ce sont en moyenne 80 000 peines qui sont en attente d’exécution, tandis que chaque année 20 000 peines ne sont purement et simplement pas exécutées.

Les vols à la tire ont, eux, augmenté de 684 %. Vous reprendrez bien un peu de « sentiment » d’insécurité ?

Mais à en croire notre cher Ministre de la Justice, il n’y aurait pas d’insécurité, mais un simple « sentiment d’insécurité ». Sauf que l’INSEE nous indique que le taux de criminalité (soit le nombre de crimes et délits connus rapportés à la taille de la population) a été multiplié par 4 depuis les années 1960. Par exemple, depuis 1996, on observe une augmentation du nombre de violences aux personnes de près de 100%. Le nombre de mineurs mis en cause pour des violences a par ailleurs augmenté de 575% depuis 1990 (c’est d’ailleurs le chiffre cité dans l’étude annexée au projet de loi de 2011 créant des « tribunaux correctionnels pour mineurs »). Nos “petites têtes blondes” de 14-18 ans représentent 5% de la population française mais 25% des mises en causes pour viols, 34% pour les cambriolages, 46% pour les vols avec violence, 57% pour les dégradations de biens publics (Observatoire national de la délinquance, Grand Angle, n°27, novembre 2011, p.28-32). Rien que pour Paris, et selon la base de données des crimes et délits enregistrés par la police et la gendarmerie, entre 2013 et 2019 les vols avec violence (sans armes) ont augmenté de 93 %, les viols ou les faits de harcèlement ou d’agression sexuelle ont augmenté de 100%, et les vols à la tire ont, eux, augmenté de 684 %. Vous reprendrez bien un peu de « sentiment » d’insécurité ?

Petit cas pratique : pourquoi les criminels ne restent pas en prison ?

Mais tout ça, ce ne sont que des chiffres : froids, abstraits, distants. Penchons-nous sur du concret, afin de comprendre les réelles conséquences des manquements de la justice. Et afin d’éviter toute accusation de stigmatisation de telle ou telle communauté, nous allons prendre un cas franco-français : le tristement célèbre Alain Pénin. M. Pénin s’était rendu coupable le 8 septembre 2010 du meurtre de Natacha Mougel, une joggeuse de 29 ans résidant à Marcq-en-Baroeul. Mais M. Pénin avait déjà été condamné à 10 ans de prison pour un viol commis en 2004. Déjà, à l’époque, il présentait un risque de récidive important : il avait en effet à son actif deux condamnations pour port d’arme illégal, possession et trafic de stupéfiants. Sans compter son impuissance sexuelle, commune à de nombreux criminels de ce genre. En outre, il possédait les mêmes caractéristiques que des détenus avec des taux de récidives à 50 %. Mais c’était sans compter l’évaluation de M. Pénin par un psychiatre, qui a simplement énoncé qu’il y avait un risque existant de récidive, sans donner plus de détails que cela. Alain Pénin écopa donc à l’époque de 10 ans de prison au lieu des 20 qu’il aurait normalement encourus. 4 ans plus tard il obtint une mise en liberté conditionnelle à la suite d’une évaluation psychiatrique plutôt positive, qui disait qu’il présentait des « risques limités » de récidive ; cette évaluation était un simple « entretien dynamique » avec le condamné, sans la moindre grille de lecture criminologique. Notre cher Alain se retrouva donc dans la nature sans bracelet électronique ou traitement médicamenteux. Sa seule obligation était alors de rencontrer un professionnel de la santé de manière hebdomadaire pour dialoguer. Le 5 septembre 2010, Alain Pénin tua Natacha Mougel de 100 coups de tournevis après l’avoir violée.

Vous en voulez encore ? Je pourrais vous parler d’Albert Millet et de ses 6 condamnations, de ses plusieurs libérations conditionnelles, et des 3 meurtres qui s’en suivirent malgré tout. Je pourrais aussi vous parler de Tony Meilhon, de sa dizaine de condamnations pour viols et agressions, qui aboutiront malgré tout au viol, au meurtre et au démembrement de deux jeunes femmes. La liste ne s’arrête jamais.

Une justice à double vitesse

Les criminels, eux, semblent bénéficier d’une certaine complaisance de la part de notre système. En 2010 par exemple, et sous la pression du droit européen supranational, on a donné la possibilité aux suspects d’avoir leurs avocats présents lors de leur interrogation en garde à vue. Vous trouvez ça normal ? Alors trouvez-vous aussi cela normal qu’on refuse aujourd’hui ce droit aux victimes lors de leur dépôt de plainte ? Rappelons aussi pour ceux qui l’ignorent que la victime ne peut, contrairement à l’agresseur, faire directement appel de la décision du juge, même quand celle-ci la concerne directement. 

Les criminels, eux, semblent bénéficier d’une certaine complaisance de la part de notre système.

Mais certains, notre garde des sceaux en tête, continuent de nous parler d’un taux de récidive à 2% incroyablement bas dont il faudrait être fier. C’est un mensonge éhonté. Ce chiffre est déjà faussé par le fait qu’il n’existe pas de récidives entre délits et crimes. Or 75% des viols (un crime) sont requalifiés en agressions sexuelles (un délit) afin d’être jugés plus rapidement devant un tribunal correctionnel. On peut donc avoir commis un viol, requalifié en agression sexuelle, récidiver avec un nouveau viol mais ne pas être considéré comme récidiviste. La justice c’est comme les antibiotiques, visiblement.

C’est d’ailleurs pourquoi les chercheurs en criminologie ne se basent jamais sur les données françaises, virtuellement falsifiées, et préfèrent logiquement utiliser les données internationales. Notamment car la justice française préfère les entretiens cliniques « non structurés » des psychiatres aux échelles actuarielles des criminologues pour évaluer le risque de récidive des détenus. Or, toutes les études internationales montrent depuis les années 80 que les entretiens dynamiques sont inefficaces pour évaluer le risque de récidive d’un détenu. Ainsi, pour un même criminel, le risque est évalué de manière différente dans 80% des cas ! (Alexandre Baratta, Alexandre Morali, Olivier Halleguen, « Le vérité sur l’expertise post-sentencielle : entretien clinique contre échelle actuarielle », Annales médico-psychologiques, Revue Psychiatrique, vol 170, 2 mars 2012). C’est sûrement dû au fait qu’en France, contrairement à la grande majorité des pays occidentaux, il n’existe pas de chaire universitaire de criminologie (seulement de droit et de psychologie).

Enfin, les magistrats ont leur part de responsabilité dans cette affaire, en particulier le Syndicat de la Haute Magistrature, aux tendances gauchisantes. Les magistrats pèsent peu électoralement (8000 personnes), mais ils sont les acteurs principaux dans la définition des politiques pénales. Ils sont hostiles aux peines fermes car cela limite leur pouvoir d’interprétation de la loi, et ainsi réduit une grande partie du prestige de leur métier. Leur plus grande peur reste bien-sûr la mise en place de « lignes directrices sur la détermination de la peine », qu’on appelle aux Etats-Unis des sentencing guidelines, qui laissent en moyenne moins de 6 mois de différences entre la loi théorique et la peine réelle. Les juges français tiennent visiblement trop à leur supériorité morale.

Conclusion : la nature multi-causale de l’insécurité

Alors, oui, il y a bien une augmentation de l’insécurité en France, et nier ce fait revient à friser le ridicule. Mais cette augmentation est multi-causale, et ne peut pas être attribuée à un seul facteur. Cette insécurité montante ne saurait donc être seulement attribuée à une augmentation de la pauvreté, malgré ce que veut nous faire croire une partie de la gauche. A titre d’exemple, de 1960 à 1980, le taux de criminalité a été multiplié par 4 tandis que le revenu par habitant a considérablement augmenté. Or, le taux de pauvreté rurale reste toujours supérieur au taux de pauvreté urbaine, alors que c’est dans les grands centres urbains qu’on observe une augmentation des vols et violences (Apport 2009 du Conseil Général de l’Agriculture). Si on observe le même taux de pauvreté dans la Creuse et le 93, il y a en Seine-Saint-Denis 6 fois plus de vols et 10 fois plus de violences. Et si vous pensez que pointer cela du doigt c’est vouloir stigmatiser les classes populaires, détrompez-vous. L’INSEE a montré en 2006 que les habitants des quartiers modestes étaient beaucoup plus nombreux à souffrir de l’insécurité (35%) que les habitants de quartiers aisés (14%). C’est bien la bourgeoisie qui profite de la situation actuelle, tandis que les délinquants des cités profitent, eux, de la bienveillance (et du masochisme) d’une partie de l’intelligentsia, principalement parisienne. 

Mais cette augmentation est multi-causale, et ne peut pas être attribuée à un seul facteur.

A l’inverse, il ne faudrait pas tomber dans la caricature d’extrême droite, à la manière du RN, qui consisterait à dire qu’en réglant le problème de l’immigration on règle le problème de l’insécurité. Prenons un cas pratique pour conclure notre démonstration. Selon l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP), entre 2013 et 2014 et sur 688 viols déclarés auprès des forces de l’ordre en région parisienne, 52% de ces viols ont été commis par des étrangers ; une telle information semble tout d’abord pointer l’immigration comme seule coupable. Or, il est bon de rappeler que 45% d’entre eux sont sans-emploi, montrant ainsi que la pauvreté a tout de même un impact sur la criminalité. Enfin, 48% de ces violeurs étaient déjà connus des services de police, dans 20% des cas pour agression sexuelle ; ce qui nous permet comprendre qu’il existe un problème de justice et de police, qui laissent repartir de tels agresseurs dans la nature. L’origine de l’augmentation de l’insécurité en France est donc bien multi-causale. Mais une chose est sûre, ce n’est pas en se bandant les yeux que l’on résoudra le problème.

L’auteur

Maxime Feyssac