Le double-jeu des Frères Musulmans

Comment les Frères Musulmans ont pris en otage l’islam occidental

La France est-elle obsédée par l’Islam ? Est-elle Islamophobe ? A comprendre : les Français éprouvent-ils une peur déraisonnée et maladive de l’islam qui leur fait ramener tout problème politique aux musulmans ? Après tout, d’un point de vue extérieur, il y a de quoi se poser la question.

Zemmour, Finkielkraut, ou autre Houellebecq semblent en effet tout ramener (ou presque) à l’Islam et comptent parmi les personnalités politiques préférées des Français (comme l’attestent leur audience à la télévision et à la radio). Par ailleurs, la question du voile semble crisper bon nombre de Français, comme l’a montré la récente polémique autour de cette jeune fille voilée qui donnait des conseils de cuisine sur BFMTV. En somme,  l’éternel débat de « laïcité VS Islam » est chaque semaine ramené sur les plateaux par un nouveau fait divers.

En matière d’Islam, la France passe en effet sur la scène internationale pour le mauvais élève de la classe face à ses petits camarades plus libéraux (et bien souvent anglo-saxons). Pourquoi ne peut-elle pas s’accoutumer de ces nouvelles mosquées, de ces nouveaux cheiks, de ces jeunes filles voilées, de ces commerces hallals, ou encore de ces nouveaux centres culturels, comme le font si bien l’Angleterre et l’Allemagne ? La France, comme toujours, ne s’accommode que très peu de ce conformisme européen. Mais est-ce réellement par pure haine de l’Islam et des musulmans ?

Si je vous dis « Frères Musulmans », que me répondez-vous ? La plupart des lecteurs, moins informés, penseront sûrement « groupuscule islamique un peu obscur », ou peut-être « collectif étranger plus ou moins proche des islamistes », voire même ou peut-être tout simplement « organisation musulmane ». Mais combien penseront « organisation islamiste et totalitaire à vocation à conquérir le monde musulman et l’Islam en Europe » ?  La plupart des Français sont en effet loin de s’imaginer l’importance qu’a joué cette organisation dans l’évolution de l’Islam en France et dans la perception qu’ont les Français de l’Islam.

Un mouvement totalitaire ?

Tout d’abord, qui sont ces fameux Frères Musulmans (al-Ikhwān al-Muslimūn) ? Les Frères, c’est une organisation au discours panislamiste (s’adressant à tous les partisans de l’islam afin de les unifier sous leur joug) née en 1928 en Egypte, à l’initiative du cheikh Hassan Al-Banna (retenez bien ce nom). Cette organisation sunnite a deux objectifs : d’une part, libérer l’Egypte du contrôle britannique, et d’autre part prendre le pouvoir afin d’imposer à la population les valeurs de l’Islam. « L’Islam est le système parfait d’organisation sociale, qui accompagne tous les aspects de la vie », disait le fondateur des Frères dans ses discours. Les Frères prônent en réalité un retour à l’Islam primitif, principalement basé sur la mise en place de la Sharia comme seule forme de gouvernement possible, afin de rétablir un Califat, y compris par le jihad si nécessaire (comme ce fut le cas à Gaza ou en Syrie). Mais leur méthode de prédilection demeure le prosélytisme et l’entrisme politique, comme le permet la démocratie libérale. Cette méthode vise à (ré)islamiser les territoires par étapes : tout d’abord “l’individu et le foyer musulman” à l’échelle des individus et de la famille ; puis le “peuple musulman” en tant que masse ; enfin vient  le “Califat”, qui se conclut idéalement par la “domination planétaire” (Tamkine). Tout ceci est décrit dans le manifeste des Frères en cinquante points rédigés en 1936 : Da’watuna (« Notre Appel »). Al-Banna y préconise par exemple de « réformer les lois pour qu’elles se conforment à la législation islamique ; de fortifier l’armée et multiplier les phalanges de jeunes en les éduquant à la ferveur de la guerre sainte (jihad) ; […] ; de supprimer toutes les sortes de jeux de hasard, (…), la consommation du vin et de la drogue ; la mixité; les dancings, les jeux libertins; d’exercer une censure sur le théâtre et sur le cinéma; d’utiliser la radio comme un moyen pour promouvoir une éducation civique et morale; de revivifier le rôle de la “hisba” (police des mœurs),  de réprimer tous ceux qui ne respectent pas les préceptes de l’islam; de mettre fin à l’esprit occidental dans les foyers, etc. » Et la liste est encore longue.

Les Frères Musulmans ont directement collaboré avec les Nazis eux-mêmes.

Il n’est pas exagéré de parler ici de mouvement totalitaire, surtout lorsqu’on sait que le mouvement est créé seulement 8 ans après le parti nazi, et 7 ans après le parti fasciste italien, soit en plein âge d’or des totalitarismes. D’autant plus que les Frères Musulmans ont directement collaboré avec les Nazis eux-mêmes. Amin Al Husseini, grand Mufti de Jérusalem et Frère envoyé en Palestine par Hassan, fut par exemple en charge du recrutement des divisions SS musulmanes bosno-albanaises Handzar et Skanderbeg ; il fut également un des proches conseillers d’Adolf Hitler en personne. Al Husseini fut bien-sûr condamné au procès de Nuremberg, mais parvint à s’exiler en Egypte grâce aux Frères, aux côtés d’autres dignitaires nazis. Faisons-nous l’avocat du Diable : et si ce n’était qu’un membre anecdotique et qu’il avait agi de son propre chef ? Alors écoutons l’avis du fondateur de la confrérie sur Al-Husseini : « sa valeur est égale à celle d’une nation entière. Le mufti est la Palestine ! La défaite d’Hitler et de Mussolini ne t’a pas effrayé. Quel héros, quel miracle d’homme ! L’Allemagne et Hitler ne sont plus, mais Amin al-Husseini poursuivra le combat. » Charmant, n’est-ce pas ? Un autre membre des Frères, Saïd Ramadan, père du désormais célèbre Tariq Ramadan et lui-même gendre du fondateur Al-Banna, s’est également appuyé sur l’aide du banquier nazi suisse et héritier du trésor du Reich François Genoud, afin d’établir en Suisse et en Allemagne les premières bases des Frères musulmans. 

« tout au long de l’histoire, Allah a imposé aux Juifs des personnes qui les puniraient de leur corruption. Le dernier châtiment a été administré par Hitler. »

Mais continuons à nous faire l’avocat du Diable : c’était il y a longtemps après tout, peut-être que cela ne reflète plus l’idéologie actuelle des Frères. Penchons-nous maintenant sur les propos de Youssef al-Qardaoui, fondateur-président de nombreuses structures des Frères musulmans en Europe, datant du 28 janvier 2009: « tout au long de l’histoire, Allah a imposé aux Juifs des personnes qui les puniraient de leur corruption. Le dernier châtiment a été administré par Hitler. Avec tout ce qu’il leur a fait — et bien qu’ils aient exagéré les faits —, il a réussi à les remettre à leur place. C’était un châtiment divin. Si Allah veut, la prochaine fois ce sera par la main des musulmans ». Pas facile de vouloir jouer les Dupont-Moretti dans le cas présent. Vous serez d’ailleurs sûrement ravis d’apprendre que ce même Qardaoui, qui est rappelons-le l’auteur de plusieurs fatwas appelant aux meurtres aussi bien des juifs que des homosexuels, a été salarié à la mairie de Londres, ce qui lui a permis de fonder des institutions panislamistes au Royaume-Uni, mais aussi en France, notamment à l’Université de Saint Léger de Fougeret afin d’y former des “imams européens”. Il intervient aussi en Irlande, puisque membre du Conseil européen de la fatwa de Dublin, qui invite les musulmans européens à vivre selon la “charia de minorité”. Dites-vous que l’on confie la formation d’imams européens à un homme qui déclarait à l’antenne d’Al-Jazeera le 6 décembre 2002 : « L’islam va retourner en Europe comme un conquérant et un vainqueur après en avoir été expulsé à deux reprises […] Cette fois-ci, la conquête ne se fera pas par l’épée mais grâce au prosélytisme et à l’idéologie. » Sympathique. 

Enfin, afin d’établir une bonne fois pour toute leur caractère totalitaire, jetons un œil au programme politique des Frères Musulmans. Tout d’abord, en termes de libertés politiques, les Frères musulmans font dépendre la participation citoyenne et démocratique des individus à une conformité aux principes de la Sharia islamique. A comprendre: si vous n’êtes pas un « bon » musulman, pas de participation à la vie politique. Quant aux libertés individuelles, les Frères musulmans encadrent la liberté de pensée, d’expression et de création dans les règles morales de la Sharia ; encore une fois, assez peu de libertés. On ne s’attardera même pas sur les droits des femmes, dont la participation politique se limite aux élections municipales, et qui doivent être séparées des hommes dans les salles de classe, dans les transports publics et même sur le lieu de travail. Pour ce qui est de l’économie, les Frères musulmans plaident pour une nationalisation par l’État de tous les services publics, ce qui nous permet de comprendre l’électoralisme de certains élus d’extrême gauche qui y voient là un intérêt commun. Les Frères musulmans sont, bien-sûr, opposés aux institutions démocratiques, et souhaitent un gouvernement islamique fondé sur la Sūra (une assemblée consultative), couplé à une vénération d’un Guide suprême (type iranien). Remplacez l’arabe par de l’allemand ou du russe, et vous retrouvez là les mêmes éléments que dans la plupart des totalitarismes.

Frères musulmans, envahisseurs de l’islam ?

Mais il serait trompeur de confondre Islam et Frères Musulmans, puisque le but des Frères est bien de convertir tous les musulmans à leur vision primitive de la religion. Dénoncer leurs agissements est au contraire une preuve d’attachement non seulement aux identités et cultures musulmanes locales, mais aux musulmans eux-mêmes. Les Frères essayent ainsi en permanence d’étendre leur influence, comme c’est le cas avec le Hamas Palestinien (qui est une branche issue des Frères), mais aussi en Jordanie, en Syrie et d’autres pays du Golfe, comme le Qatar et l’Iran qui sont  leurs principaux créanciers. Ils ont également énormément progressé en Afrique du Nord et au Soudan. Les Frères sont d’ailleurs officiellement considérés comme organisation terroriste par de nombreux pays, tels l’Egypte (qui ne connaît que trop bien leur dangerosité), la Russie, la Syrie, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. 

Leurs appels constants au jihad montrent également à quel point cette organisation souhaite exacerber les tensions entre musulmans et non-musulmans.

Leurs appels constants au jihad montrent également à quel point cette organisation souhaite exacerber les tensions entre musulmans et non-musulmans. Les fondateurs des Frères, Hassan al-Banna et Sayyid Qutb, firent par exemple tous deux l’apologie du jihad, allant jusqu’à l’ériger en sixième pilier de l’islam. 

Leur doctrine s’inspire directement du salafisme et du wahhabisme, et prône clairement un islam réactionnaire, irréconciliable avec les principes occidentaux. En France, l’Union des Organisations Islamiques de France (UOIF), structurée sous la tutelle idéologique des Frères Musulmans, a par exemple quitté en 2013 le Conseil Français du Culte Musulman (CFCM), en raison de désaccords idéologiques et religieux. Bien conscients de ce mauvais calcul politique, ils essayent depuis de se refaire une beauté auprès du grand public, notamment en demandant à réintégrer le CFCM, mais aussi en changeant de nom pour « Musulmans de France ». Vous noterez le choix de « Musulmans de France » plutôt que « Musulmans français », qui symbolise implicitement un refus de l’assimilation républicaine. Leur but est clairement de s’imposer comme seuls représentants des musulmans en France ; ainsi être en désaccord avec eux serait être en désaccord avec l’Islam même.

Frères musulmans, envahisseurs de l’Europe ?

En Europe, les Frères ne visent pas la conquête du pouvoir directe et armée, comme dit plus haut. Omero Marongiu-Perria, docteur en sociologie, spécialiste de l’islam français et ancien membre des Frères musulmans en France écrit à ce sujet : «Dans les années 70 et 80, la priorité était que la première génération d’immigrés garde sa religion et ses références musulmanes. Par la suite, il s’est agi de porter et de cultiver une identité musulmane forte.» Sans conteste, l’UOIF, et maintenant les « Musulmans de France » jouent un rôle primordial dans la réislamisation des deuxièmes et troisièmes générations.

Les Frères Musulmans, bien trop connus dans la plupart des pays traditionnellement musulmans, profitent de la naïveté européenne pour s’insinuer dans l’islam occidental. Cet objectif est détaillé dans « Le Projet », livre publié en 2019 aux éditions de l’Artilleur, et rédigé par Alexandre del Valle, chercheur au Center of Political and Foreign Affairs et professeur de géopolitique, ainsi que par le grand reporter Emmanuel Razavi. «Le Projet» est à l’origine le titre d’un livre trouvé lors d’une perquisition en 2001 au domicile du membre des Frères Musulmans Youssef Nada, de la Taqwa Bank, notamment accusé d’avoir financé les attentats du 11 septembre 2001. Ce document détaille un plan de conquête politique à l’échelle continentale, avec pour but de faire régner la charia et d’édifier un califat mondial. Pour ce faire, l’organisation des Frères Musulmans finance et encadre de nombreuses mosquées, associations et établissements scolaires à travers l’Europe, avec l’accord implicite des pouvoirs publics qui n’ont jamais réagi, pourtant alertés de leur dangerosité par les services de renseignements depuis plusieurs dizaines d’années. Ainsi, si Tariq Ramadan fut interdit de territoire en 1995, des personnalités politiques tenant des discours antiracistes sont parvenues à faire lever cette interdiction quelques années plus tard.  En Europe, le réseau des Frères serait principalement coordonné par la Muslim Association of Britain basée à Londres, et s’appuierait sur la banque islamique Al-Taqwa.  

Leur priorité numéro une est d’inciter les musulmans européens à ne pas s’assimiler ou ne serait-ce que s’intégrer.

  Leur priorité numéro une est d’inciter les musulmans européens à ne pas s’assimiler ou ne serait-ce que s’intégrer. A ce titre, le discours d’Erdogan, proche des Frères Musulmans, qui affirme que l’intégration prônée par la France est « une mort insidieuse des musulmans », est un cas d’école. Ils cherchent à créer une paranoïa au sein des musulmans pour leur faire croire qu’ils seraient la cible de perpétuelles discriminations racistes de la part de la société. «L’intégration c’est la désintégration» disait d’ailleurs Tariq Ramandan. Ce refus de l’intégration passe par des écoles et lycées islamiques, et des partis politiques qui prônent une nation islamique. Ré-islamiser l’individu musulman est leur but premier ; de la même manière que les régimes totalitaires veulent « régénérer » les individus (voir à  ce sujet mon article sur la régénération de l’homme )

En se faisant passer pour les représentants d’un islam « véritable », ils demandent que l’on accepte chacune de leurs exigences, comme le voile islamique, au nom de la liberté religieuse. Ils proclament que tous les musulmans doivent nécessairement manger halal, alors qu’il n’en est rien. Ils aiment également se placer en victimes de la colonisation, en instrumentalisant l’Histoire. Mais ils savent aussi très bien instrumentaliser les principes démocratiques, en soutenant par exemple que le droit pour la femme de porter le voile est un droit de l’homme. 

Les Frères musulmans ont donc déjà été admis dans l’espace culturel et intellectuel occidental.

Le plus intriguant est que nos élites si « éclairées et compétentes » n’y voient que du feu (ou ne laissent rien paraître). Jusqu’en 2017, Tariq Ramadan occupait par exemple une chaire à l’université d’Oxford. Les Frères musulmans ont donc déjà été admis dans l’espace culturel et intellectuel occidental. Et pour ce faire, ils ont une stratégie politique claire. Ils font d’abord alliance avec les progressistes et les forces antiracistes, afin de qualifier de nazis leurs adversaires politiques (cocasse lorsqu’on sait que les Frères ont directement collaboré avec ces derniers). Par ailleurs, ils reçoivent un financement en provenance du Qatar et de l’Iran, afin de mener à bien leurs projets et campagnes ; tout ça se fait sur fond de grands discours sur les valeurs démocratiques, le pluralisme et  la tolérance. Cela est d’autant plus dangereux que les pays anglo-saxons comme l’Angleterre et l’Allemagne ne partagent pas notre conception de la laïcité ou d’un « libéralisme républicain », et leur laissent ainsi le champ libre, notamment dans leurs systèmes éducatifs où les universités sont libres d’être financées par des intérêts privés. C’est ainsi que la chaire de Tariq Ramadan à Oxford fut financée par le Qatar.

Tous ces éléments font que les Frères musulmans sont aujourd’hui les leaders des institutions musulmanes en Europe. Plus les structures politico-culturelles seront monopolisées par ces radicaux, plus les communautés musulmanes seront de plus en plus incitées au repli. Sur le long terme, un réel risque est de voir un Islam anti-républicain uniforme se répandre, au point de devenir le seul et unique Islam en Europe, et donc notre seul adversaire.

Sources:

SIFAOUI, Mohamed « Taqiyya! comment les Frères musulmans veulent infiltrer la France », 2019, Eds. de l’Observatoire

DEL VALLE, Alexandre et RAZAVI, Emmanuel. « Le projet », 2019, L’artilleur

L’auteur

Maxime Feyssac